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La règle de la communauté (18)

Anselm Grün

Au chapitre 10, Matthieu avait parlé de la mission de l'Église dans le monde ; ici, il rassemble les paroles de Jésus consacrées à l'organisation interne de la communauté chrétienne. L'Église est par nature un collectif où s'exercent des tensions et des conflits. Notre texte n'y distingue pas encore de fonctions précises ; il y en avait sans aucun doute dès cette époque, mais Matthieu savait que les charges peuvent facilement donner lieu à des abus, et que chez les chrétiens aussi peut se poser la question de savoir qui est le plus grand. C'est pourquoi il insiste, à l'adresse des détenteurs de charges ainsi que de la communauté, pour que la vie collective soit placée avant tout sous le signe de la miséricorde. Au lieu de favoriser l'émergence de grandes personnalités, elle doit être attentive aux petits, ceux qui sont méprisés pour leur insignifiance. Et si tel ou tel commet une faute, elle doit se mettre en quête de la brebis égarée.

Matthieu ne donne pas la même interprétation de cette parabole de la brebis égarée (18.12-14) que Luc. Dans l'évangile de Luc, c'est à lui-même que Jésus la rapporte : nous nous sommes égarés, nous les hommes, dans les abîmes de ce monde, il est parti à notre recherche et nous a pris avec amour sur ses épaules pour nous ramener au Père ; nous étions perdus, il nous a retrouvés afin que nous puissions nous trouver en lui.

Chez Matthieu, cette parabole enjoint aux chefs de ne pas s'occuper seulement de ceux qui sont de toute façon dans la communauté, mais aussi et surtout des autres, de ceux qui se sont égarés hors du droit chemin.

Je me bornerai à considérer brièvement deux passages de la règle de vie en communauté. Le premier, qui concerne la responsabilité de chacun envers ses frères (18,15-20), pose de grands problèmes à beaucoup d'exégètes, car il traite non seulement du souci du prochain mais aussi de l'exclusion. Pourtant l'accent est mis avant tout sur la responsabilité réciproque. La réprimande adressée aux frères correspondait à une longue tradition juive, dont Matthieu reprend certaines formules : chacun doit se sentir responsable de son frère et attirer son attention sur ce qui dans son comportement perturbe la vie de la communauté. Il est dit au verset 15 : « Ton frère s'est égaré ? Va le voir et sonde-le en privé. » Ce qui est réprimandé, ce n'est donc pas le péché en lui-même, mais le manquement aux devoirs envers le frère ou la sœur. Celui qui en est victime ne doit pas tenir de propos moralisateurs, mais exposer son propre point de vue, en insistant sur l'offense, la blessure qu'il a subie de la part de l'autre. Jésus ajoute : « S'il entend raison, tu as retrouvé un frère. » Ce que ce frère doit écouter et entendre, ce ne sont pas d'abord des reproches ni des arguments factuels, mais la personne qui lui parle; s'il entend, une relation s'établit ou se rétablit dans le groupe.

Si le dialogue n'aboutit pas, et seulement en ce cas, il faut impliquer une ou deux autres personnes et entreprendre une nouvelle tentative. Il s'agira d'un entretien, où l'on doit exercer toute son habileté en faveur du «coupable», et non pas contre lui; lui donner, sous la protection du petit groupe, la possibilité de se dissocier de son comportement fautif. S'il persiste encore dans son refus d'entendre ce que les autres ont à lui dire, l'affaire sera portée devant la communauté, l'objectif principal devant être de le rallier et de l'y réinsérer ; s'il se braque, alors il s'en exclut de lui-même. Matthieu ne dit pas que cette exclusion doive être définitive ; il s'agit peut-être - selon nombre d'exégètes de l'Église primitive - d'une mesure temporaire destinée à faire réfléchir l'intéressé. La façon dont la communauté se comporte envers ce frère a aussi une dimension religieuse, car il en sera au ciel comme il en est ici-bas. Dans ces conditions, le pouvoir de lier et de délier n'appartient pas aux individus responsables, mais à la communauté; c'est elle qui a le plein pouvoir de pardonner et d'absoudre. Cependant, elle peut aussi ne pas remettre la faute, la laisser à charge. Selon moi, «lier» signifie laisser le pécheur lié à sa faute, qui fait alors partie de lui. Dans l'entretien, il n'a manifesté aucune distance face à lui- même et à son comportement ; la communauté en tire les conséquences et lui laisse sa faute à charge jusqu'à ce qu'il la reconnaisse comme telle.

Le pouvoir souverain de remettre ou non les péchés ne peut être exercé correctement que dans le contexte de la prière. C'est pourquoi il est dit ensuite qu'à la prière de la communauté tout est possible : « Si deux d'entre vous, ici-bas, s'entendent pour demander une chose, ils l'obtiendront de mon Père dans les deux. Car lorsque deux ou trois personnes s'assemblent en mon nom, je suis au milieu d'elles» (18,19-20). Telle est l'idée directrice fondamentale que Matthieu se fait de la communauté : le Christ y est lui-même présent, elle est le lieu où il devient visible en ce monde ; c'est pourquoi elle doit s'efforcer en permanence de faire passer l'esprit du Christ dans la réalité. Quand elle exclut l'un de ses membres, il faut qu'elle sache que Jésus est là parmi ceux qui l'excluent, ce Jésus précisément qui a toujours exhorté à la mansuétude : «Je préfère la compassion aux rites » (9,13). Dans sa prière, la communauté doit s'en remettre avec confiance à Dieu pour qu'il incite à la conversion celui qu'elle n'a pas eu le pouvoir de convaincre. Ce qui est capital pour Matthieu, c'est que, en dépit de toute cette ressemblance avec les usages rabbiniques, l'esprit de Jésus est présent et se manifeste dans la communauté chrétienne. Il y apparaît tout particulièrement quand elle prend soin des petits et des faibles, va rechercher la brebis égarée, et s'efforce de ramener à la vie du collectif celui qui a commis une faute et perturbe le réseau relationnel. La communauté de l'Église est pour l'évangéliste le lieu où le Christ glorifié, le Fils de l'homme ressuscité, poursuit son action parmi les humains et s'efforce de les mener à la vie.

La condition essentielle pour que la communauté chrétienne soit une réussite, c'est que le pardon ne connaisse pas de limites. Pierre se considère comme déjà fort généreux lorsque, en réponse à sa propre question sur le nombre de fois où il convient de pardonner, il répond lui-même : « Seigneur, combien de fois dois-je fermer les yeux sur les manquements de mon frère ? Sept fois ? » (18,21). La coutume juive voulait que l'on pardonne deux ou trois fois un offenseur ; Pierre est tout prêt à renchérir sur les pharisiens. Mais Jésus lui enseigne que le pardon doit être illimité. Le nombre sept peut aussi être compris comme celui de la perfection ; en ce cas, Pierre ne demande pas combien de fois il doit pardonner, mais si son pardon doit être parfait. La réponse de Jésus : «Ce n'est pas sept fois que je te dis de le faire, mais soixante-dix fois sept fois », signifierait alors que Pierre doit accorder un pardon «parfaitement parfait, infini, sans limites, répété d'innombrables fois» (Luz, 3, p. 62). Pour Jésus, il est essentiel que le pardon ne se mesure pas, ni en quantité ni en qualité ; il doit être accordé du fond du cœur et même de l'inconscient, et non pas seulement par un acte de la volonté ; il participe alors du pardon divin.

Le sens à donner à ce pardon illimité selon Jésus, Matthieu l'illustre dans la parabole du débiteur impitoyable, encore appelé par Luther « le serviteur du Malin» (18,23-35). Elle repose sur l'opposition entre la grande dette contractée envers le roi par le premier débiteur, qui était assurément un gouverneur grec ou romain, et la dette minime du deuxième. L'un doit dix mille talents, ce qui correspond à peu près à quarante millions de nos euros, l'autre en doit soixante-six, c'est-à-dire six cent mille fois moins. Dix mille, c'est dans le contexte de l'époque le nombre le plus élevé que l'on puisse concevoir; les recettes fiscales de la Galilée tout entière ne dépassaient pas deux cents talents. Le premier débiteur n'aura jamais la moindre chance de s'acquitter de sa dette, même par la prison, comme le voulait l'usage des Romains et des Perses. C'est à ce débiteur que Jésus nous compare. Dieu a pitié de nous, il nous remet notre dette tout entière. Nous, en revanche, sommes impitoyables et mesquins dès qu'un de nos frères a contracté une petite dette envers nous. Mais celui qui, en regard d'un pardon aussi généreux, se montre impitoyable envers son propre débiteur est livré aux tortionnaires. Jésus nomme le deuxième notre « compagnon » ; il est notre prochain, au service du même maître que nous, membre comme nous de la communauté chrétienne. Jésus nous exhorte : « Mon Père dans les cieux fera de même avec vous si vous n'effacez pas de votre cœur les dettes de vos frères» (18,35).

Mais comment accorder ce pardon total, venu du fond du cœur ? En laissant pénétrer en nous la miséricorde de Dieu, jusque dans les recoins de notre âme, pour qu'il n'y reste plus aucun ressentiment. Bien des gens pensent que c'est impossible ; ils voudraient bien pardonner, mais ils sentent encore en eux colère, souffrance, tristesse. Pour pardonner du fond du cœur, il faut laisser l'amour divin dissoudre précisément ces sentiments négatifs. Le pardon ne doit pas être accordé par la volonté, car le cœur n'y participerait pas, il resterait plein d'aigreur, de haine. Nous devons comprendre que le pardon de Dieu n'a pas de limites, et le laisser nous en rendre capables. Si je sais par expérience que je suis accepté sans conditions, avec ma culpabilité et mes fautes, le pardon coulera de mon cœur comme d'une source ; toutefois, il ne faut pas aller plus vite que les sentiments, on doit leur laisser le temps de se transformer pour qu'ils soient eux aussi impliqués dans le pardon.


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Modifié le  14-02-2012.