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La profession de foi de Pierre (16,13-28)

Anselm Grün

Dans l'évangile de Matthieu, la figure de Pierre joue un rôle important. Certains exégètes pensent qu'il devait être l'autorité dominante, surtout dans l'Église syriaque où Matthieu aurait aussi écrit. L'Église catholique a toujours invoqué ce passage pour fonder la primauté du pape ; aujourd'hui pourtant, même les exégètes catholiques prennent leurs distances par rapport à cette interprétation. Dans l'Église luthérienne, Pierre a souvent été vu comme le modèle du disciple animé par la foi. Les commentateurs sont maintenant d'accord pour penser que Pierre ne représente pas simplement le disciple en général, mais qu'en tant que personnage historique il a joué un rôle tout particulier dans la fondation de l'Eglise. Matthieu le considère comme le médiateur œcuménique entre les chrétiens juifs et les chrétiens d'origine païenne (cf. Luz, 2, p. 469 sq.). Mais, outre le personnage unique qu'il fut dans l'histoire, Pierre est aussi le prototype du chrétien : celui-ci, comme Pierre, est partagé entre la foi et le doute, la profession de foi et la trahison, il est disciple et adversaire, à la fois fort et faible, aimant et lâche. Ce qui est décisif, c'est le lien qui l'unit au Christ. Si, comme Pierre, le disciple ne cesse de se tourner vers lui et le reconnaît comme Messie, alors il est un vrai disciple comme l'entendait Jésus et comme l'entend aussi Matthieu.

Jésus demande aux siens pour qui les gens le prennent. Leur réponse ne vaut pas seulement pour leur temps ; elle montre que nous non plus, aujourd'hui, nous ne voyons pas toujours en Jésus celui qu'il est en vérité. Nous aussi, dans notre cœur, nous donnons souvent une réponse qui reste bien en deçà de la véritable profession de foi à laquelle Matthieu veut nous inviter. Nous le confondons avec Jean le Baptiste, le grand ascète. Certes, l'ascèse fait partie de la foi chrétienne, mais, quand elle occupe le premier plan, elle masque un aspect essentiel de Jésus : celui qui le faisait passer pour «un glouton et un ivrogne». Le renoncement est toujours préférable à la jouissance, mais, si l'ascèse en vient à renier la vie, elle nous conduit à éprouver envers les autres une agressivité latente, et l'image de Jésus s'assombrit à nos yeux. Élie est certes un grand prophète, qui lutte avec la plus grande rigueur pour la vraie foi et tue tous les prêtres de Baal. Jésus est le plus grand de tous les prophètes; or il se distingue d'Élie en ce qu'il ne veut pas anéantir les non-croyants, mais les gagner à la foi. Il ne prêche pas contre eux, il les invite à entrer dans le Royaume des cieux ; il donne à chacun la chance de participer au banquet de l'amour divin, en se convertissant. Malheureusement, dans l'histoire de l'Église, l'agressivité d'Élie et sa rage d'avoir raison ont sans cesse refait surface, poussant les chrétiens à de funestes combats contre ceux qui pensaient autrement qu'eux. Jésus n'est pas Élie.

Jérémie est le juste souffrant. Jésus suivra lui aussi la voie de la souffrance, mais Jérémie nous rappelle le danger qui consiste à la magnifier et à développer une vision masochiste de la vie ; le masochiste préfère toujours la souffrance au bonheur. Jésus, lui, n'est pas venu pour nous imposer de souffrir, mais pour nous rendre heureux. Sur la voie de la paix intérieure et de la joie, nous rencontrerons la souffrance ; il ne faut pas la fuir, mais l'assumer et la supporter. C'est ainsi que nous suivrons sans crainte le chemin de la vie.

A la première question de Jésus, les disciples ont tous répondu. Mais à la suivante : « Mais moi, qui suis-je pour vous?», seul Simon-Pierre répond: «Tu es le Christ, fils du Dieu vivant» (16,16). Le Messie, c'est celui qui libère son peuple de la captivité. Jésus est donc essentiellement celui qui conduit vers la liberté. Dans l'évangile de Matthieu, c'est avant tout le Fils du Dieu vivant, un Fils obéissant et aimant qui assume sa filiation face à toutes les tentations de Satan. Dans la propagation du message, la formule theos zôon, le Dieu vivant, est devenue une qualification importante ; elle oppose aux idoles mortes le Dieu chrétien, vivant et dispensateur de vie, qui intervient dans l'histoire et y suscite le mouvement. Cette expression signifie pour moi que le Dieu de Jésus est le Dieu de la vie et que nous ne pouvons le rencontrer que dans la mesure où nous sommes nous-mêmes vivants. Ce qui importe à Jésus, c'est que nous trouvions la vie ; si nous en restons à professer correctement notre foi sans en vivre l'expérience, nous n'avons pas compris Dieu. Bien voir Jésus et connaître Dieu à travers lui, c'est accéder nous aussi à la qualité de fils ou de fille, à la liberté et à la vie.

Jésus déclare à Pierre qu'il est «heureux», car il a professé la foi qui correspond vraiment aux mystères de Dieu et du Christ, et c'est à cette foi que Matthieu veut inviter les chrétiens.

Dans l'histoire de l'Église, la promesse de Jésus à Pierre a fait l'objet d'interprétations très diverses : «Tu es Pierre et sur cette pierre je vais établir mon Assemblée. Les portes des profondeurs de la terre ne pourront rien contre elle» (16,18). L'Église d'Orient suit l'interprétation d'Origène : le roc sur laquelle Jésus bâtit, c'est la foi de Pierre et non pas Pierre lui-même ; si tous les chrétiens partagent cette même foi, l'Eglise sera inébranlable ; toutes les puissances ténébreuses du monde pourront bien se déchaîner, elle ne sera pas détruite.

Saint Augustin interprète autrement la promesse. Le roc, c'est le Christ lui-même. Paul l'a ainsi nommé (1 Co 10,4). et c'est de ce roc (petra) que Pierre tire son nom. Cette interprétation a prévalu au Moyen Âge. Il y eut aussi celle de Rome, qui applique la promesse à Pierre en personne et, après lui, à la papauté. Elle remonte à saint Léon le Grand (Léon Ier, pape de 440 à 461) qui livre de ce texte une lecture plus spirituelle que juridique : l'Église est fondée sur le roc si Pierre, avec sa profession de foi, reste vivant dans le pape qui lui succède et le représente. L'interprétation qui me semble préférable est celle d'Origène. Jésus loue Pierre pour l'intelligence de sa foi : il y voit une révélation accordée par Dieu lui-même ; c'est cette foi qui doit servir de référence aux chrétiens, car elle n'est pas seulement verbale, elle s'investit dans leur existence, empreinte de la liberté des fils et des filles de Dieu, marquée par l'expérience de cette dignité et de la vie qu'ils tiennent du Dieu de Jésus Christ.

Le verset 19 est également sujet à controverse. L'exégèse catholique a rapporté le pouvoir de lier et de délier à la confession, par laquelle le prêtre a la capacité de remettre les péchés. L'exégèse protestante l'a imputé principalement à la prédication, qui, bien faite, délivre les hommes de leurs entraves et ouvre la porte du Royaume. Matthieu lui-même nous dit comment entendre cette parole : les scribes détenaient déjà les clés, mais Jésus blâme l'usage qu'ils en ont fait : «Prenez garde, comédiens ! Scribes et Séparés ! Vous fermez le règne des Cieux au genre humain» (23,13). Pierre et les disciples doivent appliquer les commandements de telle façon que les humains aient accès au Royaume. Le véritable service de Pierre, pour Matthieu, consiste à interpréter correctement l'enseignement de Jésus, et à comprendre la Loi de telle façon qu'elle s'applique à la situation concrète des hommes, à leur véritable nature, et qu'elle leur permette d'entrer dans le Royaume.

Matthieu emploie ici deux images ; celle des clés, c'est-à-dire de l'accès à la vie et celle du pouvoir de lier et de délier. À l'origine, dans le rabbinat, ce second pouvoir était celui d'autoriser ou d'interdire un point de doctrine, mais il pouvait être aussi d'ordre juridique : c'était alors le pouvoir d'accueillir dans la communauté et d'en exclure. Il ressort cependant de l'évangile de Jean (20,23) qu'il pouvait porter également sur la rémission des péchés. Ces deux paroles, je préfère les interpréter à titre personnel. La foi que proclame Pierre et que ses successeurs ont à charge de transmettre me lie à Jésus; ce lien, celui de la vraie foi, me libère de tous ceux qui m'ont trop souvent retenu prisonnier : images pathogènes de Dieu, schémas existentiels restrictifs, pouvoir des démons qui voudraient me déterminer, angoisses, et enfin cet ego qui nous retient dans ses rets.

A cette claire profession de foi de Pierre approuvée par Jésus succède une scène bien différente. Matthieu aime les contrastes, procédé stylistique dont il use sans cesse. Jésus déclare à ses disciples «que ses souffrances seront grandes». Pierre le prend à part pour «protester» : «Grâce à Dieu, maître, cela ne se passera pas ainsi» (16,22), mais Jésus le rabroue vertement : «Éloigne-toi de moi, Adversaire ! Tu veux me faire trébucher. La vision que tu défends n'est pas celle de Dieu mais des hommes» (16.23). C'est là une dure parole. Si nous considérons Pierre comme le type même du croyant, elle s'adresse à nous aussi. Il est bien beau de croire en ce Jésus qui nous conduit vers la liberté et la vie, mais à l'évidence nous ne pouvons esquiver, à notre tour la question de la souffrance. Il ne s'agit pas seulement de la Justesse de l'image de Jésus, qui déçoit les attentes que Pierre plaçait en lui, mais encore de la compréhension correcte de notre qualité de chrétiens. Que nous le voulions ou non, la souffrance nous atteindra, au plus tard avec la mort. Concevoir la voie chrétienne en excluant la souffrance, c'est passer à côté de Jésus. Certes, l'Église l'a bien souvent mise au centre de son enseignement, suscitant même par là chez bien des gens un dolorisme masochiste, mais il ne faut pas tomber dans l'excès inverse et esquiver la souffrance, sous peine de bâtir sur le sable. Jésus se propose de nous accompagner aussi quand nous sommes livrés aux mains des hommes et qu'ils nous font du mal, et devant la mort.

Après l'intervention de Pierre et la sévère réprimande qu'il s'est attirée, Matthieu rapporte des paroles destinées à nous introduire au mystère de notre condition de disciples. Elles ont fréquemment donné lieu à controverse et déconcerté bien des gens. Comment faut-il les comprendre ? « Celui qui veut mettre ses pas dans les miens qu'il s'oublie, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive» (16,24). C'est surtout la notion de reniement de soi-même - entendue comme négation, dévalorisation, altération de soi - qui a souvent donné lieu à contresens. Le sens est autre. Le mot grec aparneîsthai signifie: «dire non, refuser». Qui suit Jésus doit dire non à ses tendances égocentriques qui voudraient accaparer Dieu lui-même. En rapport avec la scène précédente, où Pierre voulait supprimer la souffrance. La parole de Jésus nous engage à accepter la vie telle qu'elle est. Nous ne devons pas nous approprier Dieu et nous servir abusivement de lui pour que tout aille toujours bien, pour être toujours heureux. Qui veut faire l'expérience de Dieu doit prendre de la distance vis-à-vis de son ego. Les mystiques l'ont bien compris: Dieu est plus grand que le moi, vouloir l'y faire tenir est un abus qui nous fait passer à côté de lui dans sa vérité. Il n'est pas question d'interpréter Jésus dans un sens uniquement ascétique, comme s'il nous fallait mortifier toutes nos passions, mais nous devons regarder d'un œil critique notre avidité, notre tendance à vouloir tout accaparer et à rester obstinément centrés sur nous-mêmes, à tirer Dieu lui-même vers le bas. Celui qui est fixé sur son petit moi ne dépasse pas le stade de l'« autoconservation angoissée » (Drewermann) ; qui suit le Christ voit son cœur se dilater, il tend vers Dieu la fragilité de son moi. La véritable expérience de Dieu n'est possible que dans ce détachement. Si cette expérience ne sert qu'à gonfler le moi, elle aveugle et égare. Le «reniement de soi» n'est donc pas une exigence ascétique, il montre en Jésus le maître de la sagesse mystique. Sans les accaparer, Jésus veut initier ses disciples à une spiritualité qui laisse Dieu être Dieu et qui voit la réalité comme elle est.


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Modifié le  14-02-2012.