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Le discours apostolique :

La mission des disciples (10)

Anselme Grün

Le deuxième grand discours de Jésus est adressé à ses disciples. Matthieu l'a bâti en rassemblant différentes paroles qui apparaissent, chez Marc et Luc, dans un autre contexte. La composition choisie par Matthieu met en évidence sa conception de la mission des disciples: il ne s'agit pas seulement de ceux que Jésus avait envoyés dans les villes de Galilée, mais bien de tous les chrétiens, aujourd'hui dispersés dans le monde. Les douze qu'il a choisis sont les prototypes des apôtres des temps futurs ; envoyés par lui, ils doivent faire exactement ce qu'il a fait et incarner ce qu'il a lui- même incarné. Les apôtres sont douze : ce nombre apparaît ici pour la première fois. C'est celui de l'aptitude à la vie relationnelle, et celui de la communauté ; en tant que communauté, ces douze représentent le nouvel Israël, et le groupe pour lequel écrit Matthieu. Jésus a réussi à rassembler et à faire vivre en paix au service d'une même mission des hommes extrêmement différents : Juifs et Grecs (trois d'entre eux portent des noms grecs), publicains (collecteurs d'impôts, ralliés à Rome), zélotes (partisans anti-romains), pêcheurs pauvres et riches (Simon et André sont de simples pêcheurs, Jacques et Jean travaillent dans une entreprise, cf. 4,18-22). Cette aptitude qu'avait Jésus de rassembler, en vue d'une action commune, des êtres aussi divers, nous en aurions bien besoin actuellement dans notre Église où les différents courants travaillent plus en opposition qu'en coopération les uns avec les autres.

La mission que Jésus assigne à ses disciples est à l'image de celle qu'il a lui-même accomplie. Ils proclament le même message que lui : « Le règne des Cieux est proche» (10,7). Chez eux, seul manque l'appel à la conversion, étant donné qu'ils doivent eux-mêmes y répondre, en tant que disciples. Jésus les invite non seulement à proclamer la Parole de Dieu, mais aussi à faire, en son nom, ce qu'il a fait : guérir les malades, ressusciter les morts, purifier les lépreux et expulser les démons (10,8). Matthieu voit l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe dans les guérisons réalisées par Jésus : «II a pris sur lui nos infirmités et s'est chargé de nos maux» (8,17, cf. Is 53,4).

Les Pères de l'Église ont déjà eu des difficultés avec cette phrase, parce qu'ils ne s'éprouvaient pas eux-mêmes comme des thaumaturges mais comme des humains souffrants et ayant besoin d'être secourus. Il ne faudrait toutefois pas faire l'économie de cette mission. La cure d'âmes dont Jésus nous charge doit avoir un caractère thérapeutique. Guérir des malades ne signifie pas nécessairement leur rendre la santé physique ; notre présence auprès d'eux doit leur apporter aide et réconfort, afin qu'ils puissent accepter leurs maladies et, à travers elles, s'ouvrir à Dieu.

Beaucoup de gens, aujourd'hui encore, sont morts ; ils fonctionnent et se jettent dans une activité fiévreuse, mais, intérieurement, ils sont morts. Chrétiens, nous avons la mission de les ressusciter : de faire que la vie afflue de nouveau en eux, qu'ils reprennent conscience d'eux-mêmes, de leur âme. Purifier les lépreux, cela revient à dire : Tu es le bienvenu, sans conditions, tel que tu es ; tu existes, et c'est bien. Expulser les démons, c'est libérer les êtres des schémas existentiels pathogènes, des images nocives de Dieu, des projections d'autrui, de tout ce qui trouble l'image que Dieu s'est faite d'eux.

Les instructions de Jésus enjoignant à ses disciples de ne se procurer «ni pièces d'or ou d'argent, ni piécettes de cuivre. En chemin, n'emportez ni besace, ni tunique de rechange, ni sandales, ni bâton» (10,9.10) semblent, conditionnées par l'époque, ne s'adresser qu'aux prédicateurs errants des premiers temps. Pourtant elles nous sont aussi destinées. La Parole de Dieu n'est pas une possession que nous pourrions transmettre ; nous sommes des pèlerins en route, en quête de Dieu, et c'est seulement ainsi que nous pouvons communiquer aux autres ce que nous recevons de lui.

Ce qui compte, ce n'est pas notre bagage d'aptitudes, c'est la transparence que nous offrons à l'Esprit de Dieu. Jésus ne nous met pas sous pression en exigeant de nous que notre message soit reçu par tous ; s'il nous revient de porter la paix parmi les hommes, il ne faut pas non plus trop leur demander, mais montrer ce chemin de paix à ceux qui sont déchirés, en conflit avec eux-mêmes et avec leur entourage. Et si certains refusent cette paix, ne nous cassons pas la tête et ne cherchons pas toute la faute en nous-mêmes ; ceux-là, laissons-les : «Si la maison l'a méritée, donnez-lui votre paix. Mais si la maison a démérité, reprenez votre paix» (10,13). Nous ne nous en irons donc pas déçus, mais en paix avec nous-mêmes. Nous laissons aux êtres leur liberté, et nous acceptons qu'il y ait des limites à la réception de notre message.

Pour décrire la mission des chrétiens dans le monde, Jésus se sert d'une énigme: «Vous êtes comme des brebis que j'envoie au milieu des loups. Soyez donc aussi avisés que le serpent, aussi candides que la colombe» (10,16). Brebis parmi les loups, les chrétiens sont livrés sans défense à la violence d'êtres agressifs, et pourtant Jésus ne les abandonne pas sans protection ; il leur conseille d'être à la fois avisés et sans malice. Cela paraît contradictoire, et la plupart des exégètes ont souligné la « candeur » de la colombe, en correspondance à l'idéal chrétien : vivre dans la pureté du cœur, sans calculer et sans être troublé par les agressions. Or Jésus nous conseille tout autant la «prudence» du serpent. Origène l'interprète en remarquant que le serpent, attaqué par l'homme, s'enroule et protège sa tête (cf. Luz, 2, p. 110). De même, le chrétien devrait protéger sa tête : sa foi. Mais le serpent est aussi depuis toujours un symbole de la sagesse de la nature et de la sexualité. Chez les Juifs, c'était le symbole du péché; chez d'autres peuples, celui de l'énergie vitale et de son renouveau. Ce symbole plutôt négatif, Jésus l'emploie dans un sens positif: les chrétiens doivent être sages comme les serpents, c'est-à-dire garder le contact avec la sagesse naturelle, avec leur vitalité, avec l'énergie de leur sexualité. Ils ne doivent pas se laisser guider seulement par des idéaux élevés, mais vivre selon cette sagesse de l'instinct, avec la ruse naturelle du serpent. Celui qui vit en accord avec lui-même n'est pas contraint à se défendre contre toutes les agressions ; il s'y soustrait, comme le serpent. En effet, nous nous sentons toujours attaqués quand il est question de ce que nous n'acceptons pas en nous-mêmes ; or pour celui qui peut tout regarder en lui-même avec les yeux de la colombe, y compris le serpent, tout est pur. Il peut vivre parmi les loups sans être dévoré, leur agressivité est sans pouvoir contre lui. Les chrétiens ne doivent pas craindre les hommes, «car rien de ce qui est couvert ne restera secret et rien de ce qui est caché ne demeurera inconnu» (10,26). Telle est ma raison de ne pas craindre : la connaissance de ce qui en moi est caché. Si je n'ai pas peur des pensées et des affects cachés de mon cœur, les autres ne peuvent pas m'effrayer quand ils cherchent à espionner mes secrets. Si je présente à Dieu ces secrets, sachant en confiance que sa lumière les dévoilera et en illuminera l'obscurité, je suis en mesure de vivre sans peur. Dieu, qui me connaît avec tous les abîmes de mon âme, est le vrai remède contre la crainte. Matthieu indique encore un autre moyen de se délivrer de la profonde angoisse que nous portons au fond de nous- mêmes : «N'ayez pas peur des assassins du corps : ils ne peuvent assassiner la vie» (10,28). On ne peut me blesser qu'extérieurement, dans mon corps, dans mes émotions, mais on ne peut rien contre mon âme, le cœur de mon cœur, ce qui en moi est soustrait au pouvoir des hommes parce que Dieu y réside. La foi en ce Dieu qui protège mon âme me délivre de la crainte des blessures, des humiliations, du déshonneur et de la mort qui peut m'être infligée mais qui n'a pas le pouvoir de détruire ce noyau de ma personnalité, qui est dans la main de Dieu.

La parole de Jésus annonçant qu'il n'est pas venu pour apporter la paix, mais « le poignard» (10,34.35), Matthieu la situe dans un tout autre contexte que Luc. À ses yeux, elle fait partie de l'enseignement donné aux disciples. Qui s'engage sur le chemin de Jésus, et se sait envoyé par lui dans ce monde, apprend qu'il n'apporte pas la paix en tout lieu. Le poignard n'est pas ici le symbole de la violence, mais celui de la division. La Parole de Dieu est à double tranchant : elle sépare en nous les pensées qui relèvent de la perdition et du salut. Elle nous invite à la décision ; cette Parole n'est pas de celles que l'on peut écouter et apprécier sans être engagé. Elle veut, par notre intermédiaire, pénétrer dans le cœur des hommes et y provoquer la distinction entre les pensées salutaires et les pensées nocives. La proclamation de la Parole doit appeler ceux qui l'écoutent à se décider pour Dieu et à prendre de la distance vis-à-vis de tout ce qui va contre lui.

Dans son discours sur la mission, Matthieu introduit aussi une parole sur l'acceptation de la croix. Celui qui se sait envoyé dans le monde comme disciple de Jésus doit être prêt à en accepter l'ultime conséquence: la mort. Prendre sa croix (10,38) signifiait assurément, à l'origine, se préparer au martyre, mais les premiers Pères de l'Église, déjà, ont donné de cette parole une interprétation spirituelle : chacun doit accepter la souffrance qui lui advient. Les chartreux parlent de crucifier les vices et les désirs ; les moines des premiers temps se considéraient comme porteurs de la croix. Pour moi, cette parole de Jésus signifie que, si je m'engage sur le chemin de Jésus, j'y rencontrerai ma croix. Ce peut être la souffrance qui me frappe, mais aussi ce que je n'ai pas choisi et qui se met en travers de mes projets. Je n'ai nul besoin de rechercher ce qui me rapprochera de Dieu ; la croix est la voie royale qui mène au mystère de Dieu et à son amour. Ce peut être aussi ma susceptibilité : si je l'accepte et me réconcilie avec elle, elle me conduira vers Dieu; elle m'ôtera l'illusion que je pourrais la supprimer par la prière et l'ascèse. Elle brise l'image idéale que j'avais fabriquée de moi-même, et elle m'ouvre à Dieu. Plus j'avance en âge, plus je vois clairement quelle sagesse recèle cette parole de Jésus. Je n'ai pas à choisir mon chemin, c'est Dieu lui-même qui m'y envoie; j'y rencontrerai sans cesse ma croix, précisément là où je ne m'y attendais pas. Si je la prends sur moi, elle me donnera accès, comme à Jésus, à l'amour inconditionnel de Dieu, qui me relèvera et m'appellera à une vie renouvelée au
moment où je suis à terre.

Matthieu conclut ce discours comme le Sermon sur la montagne: «C'est alors qu'ayant instruit les douze qui étaient ses disciples Jésus quitta les lieux. Il se rendit dans leurs villes pour y dispenser son enseignement et proclamer sa parole » ( 11,1). Après chacun des cinq discours, Matthieu ménage une transition analogue vers la suite du récit (7,28 ; 13,53 ; 19,1 ; 26,1). Il leur confère ainsi un poids tout particulier, et ce procédé stylistique donne à penser que l'évangéliste les a conçus par analogie avec les cinq livres de Moïse. Alors qu'il visait dans le Sermon sur la montagne le comportement individuel du chrétien, Matthieu décrit dans le discours apostolique la figure de l'Église. Elle prolonge la vie et la mission terrestres de Jésus, par delà sa mort. «Pour Matthieu, donc, l'Église reprend la forme de Jésus » (Luz, 2, p. 154). Elle répand son message dans le monde entier, et lui emprunte son mode de vie. Ce qui compte pour Matthieu, c'est moins la doctrine proclamée que sa mise en pratique ; c'est à travers le comportement des disciples que Jésus est visible dans le monde. L'Église a part aux souffrances de Jésus ; elle n'est pas une institution, mais une communauté fraternelle où tous et toutes sont les disciples d'un seul Maître, Jésus, et de son enseignement.


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Modifié le  14-02-2012.