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La guérison du démoniaque gérasénien (5,1-29)

Par Anselm Grün

C'est une histoire bien singulière que Marc nous raconte ici. Certains exégètes sont d'avis que Jésus n'a pas pu agir ainsi ; il s'agirait d'une légende rapportée, que l'on aurait rattachée à cette histoire. Mais ce genre d'hypothèse ne nous avance pas. Je prends cette histoire telle qu'elle est. Jésus se rend dans le territoire païen de la Décapole, ce qui signifie bien qu'il ne se limite pas au pays juif. Il y rencontre un possédé, dont Marc dit qu'il est habité par un «souffle [esprit] impur». À la description de cet esprit par l'évangéliste, nous pouvons aisément nous représenter la situation intérieure de l'homme. Il vit «dans les tombes», dans le séjour de la mort, il ne peut plus habiter ailleurs. Il y a des êtres qui voient leur séjour tout en noir parce que tout en eux est ténèbres. C'est l'état des dépressifs, qui se sentent habiter une tombe, image de leur morbidité ; en eux, tout respire la mort et la décomposition, aucune vie ne peut s'épanouir. Ils sont tout remplis de forces d'autodestruction qui les aspirent vers le bas, la dissolution, l'anéantissement.

Qui a sa demeure parmi les tombes se retire de la communauté humaine ; pourtant cet homme ne cesse d'y revenir et de répandre la peur et le désordre : il est dit que personne ne peut plus le lier, car il y a en lui une force monstrueuse qui brise tous les liens et même les chaînes. Les autres ne savent pas trouver en face de lui les réactions appropriées ; peut-être veut-on le ligoter pour l'enfermer de force dans les nonnes, l'empêcher d'être importun et de semer le discrédit sur ses proches, mais il ne se laisse pas réintégrer, il va son propre chemin. La démonisation du malade n'est pas sans rapport avec le réseau relationnel dans lequel il se trouve ; son entourage ne peut pas supporter ce qu'il y a en lui d'inconnu et de rebelle à l'intégration, et cherche donc à le neutraliser.

Marc ajoute encore une autre précision : ce malade ne cesse de crier, jour et nuit. Comportement paradoxal : se retirer parmi les tombes, c'est vouloir être seul, sans rien de commun avec les autres ; or crier, c'est encore chercher le contact. Il crie pour que les autres finissent par l'entendre, répondre à sa demande, lui prêter attention. Son comportement est ambivalent : il se retire tout en cherchant le contact ; il se cache, mais regarde si l'on ne va pas venir lui rendre visite. Dans son tombeau, il voudrait être à l'abri des blessures, mais il se frappe avec des pierres, tournant ainsi son agressivité contre lui-même. Un jour, une femme qui ne cessait de se blesser m'a expliqué la raison de ce comportement : «J'aime mieux me blesser moi-même avant que les autres ne le fassent. » Certains en sont au point où l'automutilation est leur seul moyen de se sentir exister.

Ce possédé vit parmi les tombes ; il préférerait être mort, mais en même temps il a besoin d'éprouver son existence, et l'automutilation est pour lui le seul moyen d'y arriver.

L'ambivalence de ce comportement se manifeste aussi dans la scène qui suit. Voyant Jésus, il accourt et se jette à genoux devant lui, attiré par lui et semblant reconnaître son pouvoir ; peut-être espère-t-il trouver la guérison. Mais en même temps il apostrophe Jésus : «Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu très haut? Je t'en conjure par Dieu, ne me torture pas ! » (5,7). Il voudrait bien guérir, mais il se défend contre la guérison. On retrouve cette ambivalence chez beaucoup de malades, tiraillés entre le désir de guérir et la résistance au traitement ; en effet, étant malades ils savent où ils en sont dans leur vie, mais ils ignorent ce qui leur arrivera s'ils guérissent ; pour le moins, ils ne pourront plus se dérober à toute responsabilité et devront prendre leur existence en main.

Jésus fait la différence entre la personne du malade et l'esprit impur qui l'occupe ; dans le chaos de cet homme, il voit le noyau profond qui est sain, il croit en sa santé et souhaite le dégager des schémas existentiels qui déterminent le malade, de cet esprit impur qui perturbe sa pensée, de ses obsessions, de ses idées fixes, il lui demande : «Ton nom ? » (5,9). Le nom n'est pas quelque chose d'extérieur à la personne, mais l'expression de ce qu'elle est en vérité. Par cette question, Jésus confronte le malade avec lui-même : il doit dire qui il est réellement. Jésus ne fait aucun commentaire sur le comportement étrange du malade ; il le prend au sérieux, mais l'oblige aussi à détourner son regard de ses symptômes vers sa vérité. Or la réponse du malade est une esquive : « Mon nom est Légion, car nous sommes en grand nombre» (5,9). Le possédé emprunte ici ce mot au langage des soldats romains. Une légion comptait six mille hommes ; on peut penser qu'il veut dire que six mille soldats ont piétiné son âme jusqu'en son tréfonds, si bien qu'il ne sait plus qui il est en vérité. Sous les pieds de tous ceux qui l'ont blessé et rejeté, il a perdu le contact avec son Soi et se sent devenu « légion » : toute une légion de maux psychiques l'habitent désormais. Sa personnalité est décomposée en une pluralité de psychismes partiels, il ne peut plus en reconstituer l'unité. La rencontre de Jésus va lui permettre d'accéder de nouveau à son Soi. Parfois la rencontre d'un être centré sur lui-même nous aide à nous recentrer nous aussi. Jésus, qui ne fait qu'un avec lui-même et avec Dieu, agit sur ceux qui sont déchirés comme un aimant qui attire et rassemble toutes ces parcelles d'âme disjointes.

L'histoire prend ensuite une tournure singulière. Les démons supplient Jésus de ne pas les chasser de la région, mais de les enfermer dans un troupeau de porcs ; Jésus le leur accorde, et tout le troupeau se précipite dans le lac et s'y noie. Qu'est-ce à dire? Jésus n'a-t-il pas pitié des porcs ? Pour les Juifs, il s'agit d'animaux impurs ; les disciples de Jésus éprouvaient sans doute une joie maligne à les voir périr en grand nombre. Nous pouvons voir là l'image d'une réalité intérieure : peut-être que tout ce qu'il y a d'impur en ce malade passe dans les porcs, trouvant ainsi à s'exprimer au-dehors et cessant de tyranniser son âme.

Or tout cela s'enfonce dans l'eau, image de l'inconscient. Quand l'impureté trouve un exutoire, soit dans le langage soit dans une image que peint le patient, elle perd son pouvoir sur l'inconscient, elle ne peut plus y sévir en déterminant et perturbant la pensée et l'action conscientes.

Le troupeau de porcs, c'est tout l'avoir des porchers ; ils sont fiers de leur grande richesse. Mais peut-être qu'à force de ne plus avoir d'yeux que pour elle ils ont négligé l'homme et l'ont démonisé. Parfois un fils ne peut recouvrer la santé que si son père renonce à toutes ses possessions ou du moins se détourne de tout ce qui est extérieur pour se consacrer à lui. Une famille où seul compte l'«avoir» ne se rend souvent même pas compte que cela rend malade son fils ou sa fille ; pour lui venir en aide, les parents vont d'un médecin à l'autre, dépensent beaucoup, mais ce qui guérira leur enfant, ce n'est pas l'argent ainsi dépensé, c'est celui dont ils se déprendront intérieurement.

Les possesseurs des troupeaux surviennent alors, regardent et ne comprennent pas ce qui s'est passé ; ils voient seulement que leur bien s'en est allé au diable, et n'en sont pas du tout contents. Ils demandent donc à Jésus de quitter leur région ; ils n'ont rien à faire d'un tel guérisseur, qui perturbe leurs habitudes et leurs relations, sème le désordre dans leur vie. L'homme ainsi guéri sent, lui, quel pouvoir émane de Jésus ; quand Jésus remonte dans la barque avec ses disciples, il voudrait bien partir aussi, pour le suivre. Il a appris que cette présence aimante et salutaire lui faisait du bien, il en a besoin pour conforter sa nouvelle identité. Mais Jésus ne le lui permet pas ; il doit rentrer chez lui et raconter à sa famille ce que le Rabbi a fait pour lui par compassion. Pour recouvrer complètement la santé, il doit se réconcilier avec ceux qui l'ont blessé ; il faut qu'il reconstitue son identité là même où il l'avait perdue. Celui qui était tellement malade, Jésus l'envoie en missionnaire dans la Décapole païenne ; les gens l'écoutent, étonnés (5,20). Celui qui a, comme le possédé de Gérasa, traversé une crise dangereuse peut parler mieux que quiconque de Jésus, toucher le cœur de ceux qui l'écoutent et l'ouvrir au mystère de Dieu.


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Modifié le  14-02-2012.