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La Passion (Marc 14-15)

Par Anselm_Grün

Le récit de la Passion est le point culminant de l'évangile de Marc, le but vers lequel a tendu toute l'action de Jésus et qui découvre le sens du texte. C'est aussi sur le chemin de la croix que l'incompréhension des disciples atteint son comble, ainsi que la lutte de Jésus contre les puissances des ténèbres. Les démons manifestent là tout leur pouvoir, mais au moment même où ils semblent vaincre, ils sont vaincus. La confiance de Jésus en la puissance du Dieu sauveur atteint son accomplissement ; c'est dans l'éclipsé même de la crucifixion que se révèle l'amour en lequel il a cru sans réserve et que confirme la Résurrection. Au plus profond de l'abaissement, Jésus est exalté comme le Fils de Dieu. Ainsi, Marc anticipe déjà la théologie johannique, selon laquelle Jésus est glorifié par Dieu sur la croix.

Le récit de la Passion tel que le rapporte Marc ne révèle toute la profondeur de son sens que si l'on se souvient des nombreuses allusions déjà faites à l'événement. La première accompagnait la guérison de l'homme à la main desséchée ; Jésus divulgue alors ce qui compte pour lui, faire le bien et sauver des vies. Quiconque s'en tient, comme les pharisiens, à la lettre de la Loi et n'a pas souci de l'homme malade, blessé, fait en fin de compte le mal et anéantit la vie. La croix montrera que Jésus fait le bien et sauvegarde la vie, même au prix de la sienne (cf. Schreiber, p. 151). Lors de la Passion, les pharisiens sont absents ; seuls restent présents les grands prêtres et les lettrés (14,1), ceux qui veulent la mort de Jésus. En dépit de toute leur méchanceté, ils ne réussissent pas à ébranler sa confiance absolue en la volonté de Dieu ; en lui, cette volonté est plus forte que la peur qui pousse ses ennemis, agents de la mort jusqu'à leur mort, à faire le mal par aveuglement égoïste (cf. Schreiber, p. 151).

Je n'ai pas l'intention d'interpréter tous les épisodes de la Passion selon Marc, mais seulement d'en dégager les traits essentiels. Il a été le premier à rapporter l'histoire, fournissant ainsi la matière aux autres évangélistes. Pour lui, la Passion est la clé du mystère de Jésus. Pour comprendre qui il fut et ce qu'il est encore aujourd'hui pour nous, il faut embrasser du regard à la fois les succès de Jésus agissant en Galilée et son chemin de douleur rapporté sans enjolivures. Jésus, c'est le Maître qui paie de sa vie son enseignement, le médecin qui guérit en engageant sa vie, le Fils de Dieu qui livre le combat contre le pouvoir des démons et délivre les humains de toutes les forces qui les souillent. Son combat le mène au lieu le plus sombre de ce monde, là où règnent la haine et l'étroitesse d'esprit. Le cœur sec de ses ennemis ne peut pas supporter la générosité de son cœur : il faut que Jésus disparaisse. Mais Dieu confirme l'image que Jésus a donnée de lui, et appelle à une vie nouvelle, par la Résurrection, celui dont le vaste cœur fait place même aux pécheurs et aux malades.

Marc commence par le récit de l'onction à Béthanie. Une femme, qui n'est pas nommée, offre à Jésus un témoignage d'amour en brisant un flacon d'albâtre contenant une huile de nard d'un grand prix qu'elle lui verse sur la tête. Le bris du flacon signifie qu'il ne doit pas être réutilisé ; c'est peut-être aussi l'image du corps de Jésus qui sera brisé sur la croix, répandant sur le monde entier le parfum de son amour. Pour les disciples, il s'agit là d'un gaspillage, et ils rudoient la femme. Jésus prend sa défense ; il comprend cet acte comme une onction de son corps pour l'ensevelissement, et aussi comme une reconnaissance du Messie.

Jésus ne fait pas ce que les Juifs attendent du Messie ; c'est un Messie qui traverse la mort, et dans la Passion sa qualité de Messie est entièrement cachée aux yeux des hommes, qui le raillent et le méprisent. C'est pourtant sur la croix qu'éclaté sa victoire sur les puissances ténébreuses. Ce chemin de douleur, il le suit entre ses disciples tout préoccupés d'eux-mêmes et qui ne comprennent rien, et quelques femmes pleines d'amour : une au début, et trois à la fin qui, au pied de la croix, supportent la souffrance de leur Maître et voient ce qui se passe avec les yeux de la foi. À cette femme qui répand sur lui le nard, Jésus promet que «... partout, dans le monde entier, où sera proclamé l'Évangile, on gardera aussi la mémoire de ce qu'a fait cette femme» (14,9). Jésus commence son éloge par le mot «Amen». Dans l'histoire de la Passion, ce mot répété est toujours chargé d'un sens particulier ; il s'applique toujours à un événement énigmatique, incompréhensible pour les hommes mais dont Jésus dévoile la signification. Ce mot dénote chaque fois l'irruption «de la réalité céleste dans l'événement terrestre» (Grundmann, p. 378). Dans l'acte concret de cette femme, quelque chose de la gloire de Dieu se manifeste sur le chemin ténébreux vers la croix et dévoile déjà l'arrière-plan de cette mort violente. Le «gaspillage» de cette huile précieuse est l'image de l'amour que Jésus va prodiguer sur la croix. Alors que ses disciples, restés aveugles, le trahissent et l'abandonnent, ce sont des femmes qui l'accompagnent depuis le début jusqu'à la fin, à l'évidence plus accessibles au mystère de son amour infini que les hommes, qui renâclent devant le chemin à suivre.

La prescience de Jésus constitue un trait fondamental du récit de la Passion chez Marc. Il sait ce qui va lui arriver, et il l'a déjà annoncé. Maintenant la volonté de Dieu va s'accomplir. Même si ses adversaires semblent faire de lui ce qu'ils veulent, ils ne font en réalité que ce que Dieu permet et ce qu'il a voulu ; c'est en tant que Messie que Jésus tombe délibérément dans l'impuissance afin de la transformer en puissance. Il se livre aux mains de ses ennemis pour les vaincre par sa mort; il s'enfonce toujours plus avant dans les ténèbres et la méchanceté pour les démasquer et les priver de leur pouvoir par la lumière de son amour.

Certains exégètes pensent que Marc n'aurait fait que rassembler des données éparses de la tradition ; quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas sous-estimer son œuvre, du double point de vue littéraire et théologique. Il annonce le salut en racontant des histoires dont l'agencement chronologique est rigoureux ; jamais il n'indique les jours et les heures avec autant de précision que lors de la Passion. Ces indications temporelles sont elles aussi au service de la théologie. Pour interpréter ce qu'il raconte, Marc ne recourt pas à des citations de la Bible, il le rapporte seulement de telle façon que les événements apparaissent comme l'accomplissement de ce qui était écrit. Il s'inspire à cet effet surtout des Psaumes 22 et 69 ainsi que d'Isaïe 53. Deux fois seulement il met dans la bouche de Jésus une citation littérale de l'Ancien Testament. C'est ainsi que Jésus explique la fuite de ses disciples par un passage du prophète Zacharie : «Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées» (14,27), et que, sur la croix, il reprend les paroles du Psaume 22 : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » La première de ces citations renvoie à la compassion de Jésus pour ceux qui l'écoutaient, affamés de vérité, et qu'il voyait comme des brebis sans berger ; la Passion accomplit la prophétie. Mais par sa mort Jésus devient le vrai pasteur qui rassemble les brebis dispersées et les mène sur un pâturage fertile. La citation du Psaume 22 montre la Passion comme une mort dans l'abandon mais en même temps dans la confiance, car celui qui, se sentant abandonné, s'adresse à Dieu a déjà surmonté l'abandon. Dans la mort, la confiance triomphe de l'angoisse et l'union à Dieu abolit le sentiment de cette déréliction qui n'est pas seulement la destinée de Jésus, mais aussi la nôtre.

Après le repas et l'onction à Béthanie, chez « Simon le lépreux », Marc décrit un autre repas, le dernier que Jésus prendra avec ses disciples. Pour Marc, c'est une cérémonie pascale, à l'occasion de laquelle Jésus se remémore avec ses disciples les grandes actions de Dieu. Jésus donne alors une interprétation nouvelle du rite du pain et du vin partagés. Il s'identifie au pain qu'il a rompu : dans sa mort, il se donne lui-même à ses disciples. Son corps brisé est la suprême manifestation de son amour, et il sera permis à ses fidèles d'avoir part à cet amour chaque fois qu'ils rompront ensemble le pain. Identifiant le pain à son corps, Jésus dit: Prenez, ceci c'est moi-même, je suis le pain qui vous nourrit ; dans la mort, je suis brisé pour vous afin que vous ne soyez pas brisés vous-mêmes sur votre chemin. Quant au vin, Jésus l'interprète comme son sang, le sang de l'alliance qu'il verse pour la multitude. Beaucoup de gens sont aujourd'hui choqués par le fait que Jésus nous donne à boire son sang. Dans la tradition juive, cependant, le sang est chargé d'une signification personnelle, celle d'un être qui se donne par amour, par sa mort. Jésus établit un rapport entre son sang et l'alliance, qu'il renouvelle en mourant et dont il étend la vertu libératrice à tous les humains invités à y prendre part. Boire à la coupe est le signe de l'appartenance à la communauté. Par la mort de Jésus, des êtres de tous les pays et de toutes les cultures sont rassemblés et unifiés en lui. Quand les chrétiens sont réunis chaque dimanche pour rompre le pain et boire le vin, ils sentent que le Seigneur crucifié et ressuscité est présent parmi eux, ils ont part à l'amour qui lui a fait donner sa vie pour eux. Chaque fois, l'Eucharistie rappelle à la communauté chrétienne qu'elle a ses racines dans le sacrifice de Jésus, qui est la victoire définitive sur les ténèbres.

Pour Marc, la Passion est aussi le moment où les disciples témoignent de la plus totale incompréhension. Lors de l'onction, plusieurs d'entre eux critiquent le geste de cette femme, qu'ils considèrent comme un gaspillage. Au cours de l'ultime Cène, l'un des disciples trahit Jésus. Au jardin de Gethsémani, ceux qui l'accompagnent, les trois plus importants, s'endorment par trois fois, le laissant seul (14,32-42) ; quoiqu'il s'affirme prêt à mourir avec son Maître, Pierre ne se soucie guère du sort de Jésus, sinon il ne dormirait pas. Pour Marc, les disciples endormis sont à l'image de ces chrétiens qui bien souvent sont tout occupés d'eux-mêmes et de leur propre fatigue au lieu de rester vigilants, attentifs à ce qui se passe d'important. Au jardin de Gethsémani, il n'est toutefois pas seulement question du sommeil des disciples aveugles au sort de leur Maître, mais aussi de Jésus lui-même, tourmenté par l'angoisse et l'épouvante. Au début du récit de la Passion, Marc a montré en Jésus Celui qui sait ; ici, il le dépeint dans son humble humanité, comme livré non seulement aux pécheurs mais aussi aux forces du mal, et cherchant refuge auprès de Dieu. Or jusque dans sa prière il est laissé seul ; il ne peut prendre appui sur ses disciples et doit suivre dans la solitude le chemin qui le mènera, dans l'impuissance de l'amour, à la victoire sur les forces du mal.

Lors de son arrestation, Jésus se voit trahi par Judas, qui lui donne un baiser. Marc utilise le mot kataphilein, embrasser avec fougue (14,45). Judas se comporte de façon particulièrement amicale, mais cette attitude n'est pas innocente: il s'agit d'un signal que Judas donne aux sbires. On peut imaginer la profondeur de la blessure que ce baiser représente pour Jésus : le signe de l'amour devient celui de la trahison. Quiconque a jamais été trahi par un ami se retrouvera en ce qui arrive à Jésus, et pourra se sentir proche de lui. À la fin de la scène, les disciples prennent tous la fuite, et la prophétie de l'Écriture s'accomplit: Jésus est abandonné par ses amis, le pasteur est frappé et les brebis se dispersent. Seul un jeune homme veut le suivre, mais, quand les sbires le saisissent, il laisse tomber son vêtement et s'enfuit tout nu. Il se laisse dépouiller, mais sauve sa vie ; il nous donne là une image de nous-mêmes. Nous voulons rester avec Jésus, le suivre, mais dès que notre vie est en jeu nous sauvons notre peau.

Jésus est ensuite traîné devant les grands prêtres et les anciens pour subir un interrogatoire. Toutes les accusations s'effondrent, car les témoins se contredisent. L'instant le plus dramatique est celui où le Grand Prêtre se lève, demandant à Jésus : « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu de ces témoignages contre toi?» (14,60). Mais Jésus reste silencieux: le vrai Grand Prêtre, c'est lui, il domine en dignité cet homme qui se dresse devant lui. Le Grand Prêtre l'interroge : «Est-ce que tu es le Christ, le fils du Béni?» (14,61). Ce sont les deux titres les plus hauts, ceux que Marc a déjà énoncés lors du baptême et de la Transfiguration. Jésus les revendique ici publiquement, devant les responsables du peuple juif, mais en répondant il ajoute : «... et vous verrez le Fils de l'homme, assis à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel » (14,62). Les rôles sont échangés: l'accusé se change en juge. Il va être condamné, certes, mais finalement il sera placé par Dieu sur le trône de sa souveraineté et reviendra en justicier. Il fera alors apparaître les véritables rapports de forces, et il corrigera l'injustice commise par ceux qui l'accusent. Il jugera le monde, c'est-à-dire qu'il y établira l'ordre voulu par Dieu. En rapportant la réaction des accusateurs, Marc montre combien ils jouent mal leur rôle : « Certains se mirent à cracher sur lui, à l'aveugler, à le gifler. Ils lui disaient: "Eh bien ! Prophétise !"» (14,65).

La défaillance des disciples culmine dans le reniement de Pierre, qui joue parmi eux le premier rôle. Il trahit Jésus dans une situation qui, extérieurement, n'est même pas dangereuse (14,66-72). Une servante du Grand Prêtre l'apostrophe, et il ne fournit pas la bonne réponse. Il trahit non seulement Jésus, qu'il prétend ne pas connaître, mais aussi les Galiléens, auxquels il se dit étranger. Les Galiléens amis de Jésus sont l'image de la communauté chrétienne. Pierre se chauffe au feu de l'ennemi, ce qui montre son attitude intérieure ; il ne voudrait pas apparaître comme un disciple de Jésus, mais se faire aimer des hommes. Tandis que Jésus au pouvoir de ses adversaires fait confiance à Dieu, Pierre, lui, se mêle aux ennemis et s'adapte lâchement ; non seulement il prend ses distances vis-à-vis de Jésus, mais encore il le maudit. Cependant, quand le coq chante pour la deuxième fois il se repent et se met à pleurer.

Désormais, Jésus doit poursuivre seul son chemin. Les grands prêtres qui ont décidé sa mort le livrent au procurateur romain, Ponce Pilate. Marc s'efforce de décharger Pilate, homme cruel, en rejetant la véritable faute sur les grands prêtres. Les Romains avaient coutume de libérer un prisonnier lors de chaque fête ; Pilate propose aux Juifs de relâcher Jésus, mais les grands prêtres excitent la foule, qui demande la libération de Barabbas, un meurtrier; Jésus, lui, doit être crucifié. Le nom de Barabbas signifie « Fils du père » ; il nous représente tous, puisque nous sommes tous les enfants d'un père. Jésus meurt pour notre libération, il assume notre mort par procuration. En réalité nous avons, comme Barabbas, mérité de mourir, mais le sacrifice de Jésus nous permet de vivre.

Marc décrit très brièvement le « crucifiement » lui-même, mais il indique le moment : « II était neuf heures» (15,25). Après que le crucifié a été raillé par les passants, les prêtres, les lettrés et les deux brigands suppliciés avec lui, Marc donne encore une indication temporelle : « À midi, il fit noir sur toute la terre jusqu'à trois heures » (15,33). Ce schéma ternaire revêt assurément un sens symbolique ; il décrit le point culminant de la temporalité en général. C'est le temps sacré, divin, qui marque la fin de notre temps humain. Ce schéma est repris de textes apocalyptiques et signifie que Dieu va provoquer la fin de ce monde pour que le sien commence. On pourrait aussi en donner une interprétation psychologique : la catastrophe intérieure que bien souvent nous traversons quand notre ciel s'obscurcit devient le signe annonciateur d'un changement d'état que Dieu provoque dans notre âme ; il fait mourir l'ancien pour que le nouveau puisse naître, authentique, divin. Sur la croix meurt tout ce qui nous avait jusqu'alors maintenus en vie, mais la ruine de nos schémas existentiels passés est la condition nécessaire pour que le divin fasse irruption dans notre monde et en élimine les puissances démoniaques.

Cela, Marc le montre par les deux événements miraculeux qui se produisent lors de la crucifixion: l'obscurité se fait, signe du jugement de Dieu sur le monde ; le soleil se couche tandis que le vrai soleil, le Christ, Fils de Dieu, agonise sur la croix. Cette obscurité est l'image de tout ce contre quoi Jésus a lutté sa vie durant, celle des puissances démoniaques qui enténèbrent le cœur des hommes. Elle signifie que la mort de Jésus a une portée cosmique. Sur la croix, il se bat encore contre elle, et quand il meurt, « à trois heures », elle se dissipe enfin.

Comment comprendre cela? L'agonie d'un être humain témoigne souvent d'une lutte qu'il doit encore mener. Ce n'est pas contre ses propres schémas existentiels que Jésus se bat, c'est contre le pouvoir des démons, qui menace le monde tout entier. C'est en gardant une confiance absolue en Dieu qu'il en triomphe, ainsi que de la puissance du doute et du péché. Les légendes racontent souvent qu'au moment de la mort les anges de la lumière et ceux des ténèbres se disputent l'âme du mourant. Les vieux moines se rendaient délibérément au désert, pour combattre les démons là où leur pouvoir est le plus grand. De la même façon, Jésus se laisse crucifier pour abolir ce pouvoir et en libérer l'humanité, qu'il arrache, suspendu entre le ciel et la terre, à sa nuit de misère et de déréliction.

Cette victoire se manifeste dans le cri d'agonie: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?» (15,34, repris du Psaume 22). Jusque dans cette situation extrême, il s'adresse encore à son Dieu. Le Psaume 22 est le cri de victoire du juste souffrant mais gardant espoir ; Jésus n'achève donc pas son parcours terrestre dans l'abandon, mais dans la confiance. Après cette ultime prière, avant d'expirer il pousse encore un grand cri, ce qui ne correspond pas à la réalité de la mort sur la croix, accompagné d'un râle. Pour Marc, il s'agit d'un cri de victoire. Les dénions étant définitivement vaincus, l'être humain peut accéder à la vraie liberté et se tourner en toute confiance vers Dieu, source de toute lumière. Chez les tragiques grecs aussi il arrive qu'un mourant jette un grand cri en expirant ; ce phénomène signifie « qu'il rend son esprit personnel à celui qui le lui avait donné » (Grundmann, p. 436). Pour moi, il veut aussi dire que Jésus insuffle son esprit au monde. Pendant sa vie, la puissance de l'Esprit lui a permis d'accomplir des miracles ; en mourant, il le transmet au monde pour l'en pénétrer et le transformer, pour en chasser les ténèbres démoniaques et l'emplir de son amour, qui nous atteint désormais à travers toutes choses.

« Le voile du Temple se déchira de haut en bas » (15,38). Ce voile qui barrait l'accès au Saint des Saints n'existe plus : l'ordre ancien du Temple est aboli, ses rituels et ses prêtres sont devenus inutiles, tous les humains ont désormais libre accès à Dieu et au Temple, trône de sa gloire. En se déchirant, le voile révèle la majesté divine qu'il avait dissimulée. Écartant ce qui masquait la présence salvatrice de Dieu, la croix nous permet de contempler sa face et de percevoir sa grâce. Jésus, en répandant son Esprit dans le monde entier, l'a sanctifié ; l'amour divin y est partout présent et non plus seulement dans le Temple, et chacun en est touché, chacun est déjà dans le Temple, qu'il le veuille ou non. Cette brève mention du rideau qui se déchire renferme tout le paradoxe de la théologie de Marc : c'est là où Dieu semble le plus lointain qu'il manifeste au monde entier toute sa grâce ; là où son échec est patent, que Jésus célèbre sa victoire sur les démons. Dans la mort il y a la vie, dans les ténèbres la lumière.

Le centurion - un Romain, un païen - devient le témoin capital de la foi, et son propos délivre un nouveau paradoxe : « Le centurion qui se tenait en face de lui et l'avait vu expirer dit : "Cet homme était vraiment le fils de Dieu"» (15,39). On s'attendrait à ce qu'il entende le cri ; or il le voit. Il voit au-delà des apparences et il comprend le mystère du crucifié. Il représente le monde païen dans son ensemble professant la divinité de Jésus ; il est le premier à reconnaître, illuminé, la gloire de Dieu resplendissant dans son Fils, et à saisir le vrai sens de cette mort. C'est ainsi que Marc récapitule tout son message : pendant son ministère, Jésus avait toujours défendu à ses disciples et à ceux qu'il guérissait de proclamer qu'il était le Messie ; maintenant sa vraie nature peut apparaître. C'est la croix qui empêche les hommes de se méprendre sur le sens de son messianisme, de voir en lui un révolutionnaire ou un libérateur luttant contre l'occupation romaine. Nous sommes donc délivrés de nos fausses images de Dieu ou de nous-mêmes et, découvrant le mystère du Fils de Dieu, nous pouvons nous considérer nous aussi comme des fils ou des filles de Dieu. Cela ne signifie pas que nous sommes soustraits à toutes les afflictions et vivons dans un monde guéri de tous ses maux. Le paradoxe de la théologie de Marc, c'est au contraire que la vie divine en nous triomphe des puissances du monde là précisément où nous semblons brisés ; non pas quand tout nous réussit, mais quand nous sommes au bout de nos ressources. Celui qui, au plus profond de l'abandon et du désespoir, des ténèbres et de la déception, s'en remet à Dieu en toute confiance a compris le mystère de Jésus et peut se sentir fils de Dieu.

Alors que, après la mort de Jean le Baptiste, ses disciples sont venus chercher son corps pour l'ensevelir, ceux de Jésus ne se manifestent plus après la crucifixion, révélant ainsi leur totale défaillance. En revanche, Marc est le premier à rapporter la présence d'un groupe de femmes qui regardent « de loin » ce qui se passe. Le mot grec qu'il emploie, theorein, signifie «regarder avec attention», «contempler», «méditer», «connaître». Ces femmes n'ont pas simplement jeté un regard superficiel sur la mort de Jésus, elles ont saisi le mystère de sa vraie nature, elles ont vu en lui Dieu lui-même à l'œuvre. Marc précise qu'elles «le suivaient et le servaient lorsqu'il était en Galilée» (15,41); dès le début, il était donc escorté non seulement par des hommes, mais aussi par des femmes, auxquelles Marc reconnaît la même dignité de disciples. Il n'en désigne nommément que trois, en correspondance avec les trois hommes que Jésus avait emmenés avec lui à Gethsémani et qui s'étaient montrés défaillants, s'endormant alors qu'ils auraient dû regarder la réalité en face, comme le font ces femmes qui, elles, ne prennent pas la fuite.

Rapportant la Passion, l'évangile de Marc fait apparaître une configuration bien particulière, que l'exégète hollandais van lersel résume de la manière suivante : « Avant le supplice, seuls occupent la scène les hommes qui ont suivi Jésus ; après, seules les femmes jouent encore un rôle. Cependant il ne s'agit pas d'une simple symétrie. En effet, les hommes se montrent de plus en plus infidèles à mesure qu'ils s'approchent du lieu de l'exécution, alors que les femmes y manifestent précisément leur fidélité » (lersel, p. 247). Deux de ces femmes sont aussi présentes quand Joseph d'Arimathie, «membre bien connu du Conseil» (15,43), offre à Jésus un ensevelissement digne de lui. Ce Juif éminent a le courage d'aller voir Pilate, à ses risques et périls, et de lui demander le corps; Pilate s'étonne d'une mort aussi rapide, et accède à sa demande. Ce récit est tout à la fois historique et édifiant. Pilate ne comprend pas, mais malgré son indifférence il ne peut s'empêcher d'être étonné. Marc ne laisse aucun lecteur en repos, il suscite l'étonnement et l'émotion religieuse. Ce corps « octroyé » par Pilate signifie, selon moi, qu'il nous a été donné à nous tous. Jésus n'est pas resté entre les mains de ses ennemis ; après l'avoir fait exécuter, Pilate donne son corps à qui le lui demande. Joseph alors l'enveloppe dans un linceul et l'ensevelit dans son propre tombeau. «Marie de Magdala et Marie, mère de José, observaient le lieu où il avait été déposé» (15,47). Là encore Marc emploie le mot theorein : ces femmes ne sont pas de simples spectatrices, elles méditent sur ce qui se passe et leur regard intérieur en saisit le sens profond, le mystère. Cet ensevelissement de Jésus dans un tombeau digne de lui signifie que nous devons accueillir en nous le corps de Jésus en toute conscience et avec respect, afin qu'il dissipe à jamais nos ténèbres et nous délivre de la mort et du péché.


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Modifié le  14-02-2012.