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PENSER DIEU AVEC LA SOUFFRANCE
Bernard Mercier

INTRODUCTION

Ce qui constitue l'expérience de souffrir est à faces multiples, et de cela, je veux en dire un mot pour que nous soyons conscients ensemble de l'aspect multiforme de la souffrance éprouvée directement par nous-mêmes ou partagée avec d'autres.

1 - Il y d'abord la souffrance physique

Je ne parle pas ici simplement de la douleur corporelle qui peut être somme toute assez bénigne, et dont la médecine peut venir facilement à bout, mais aussi de la douleur qui se transforme en souffrance véritable, c'est-à-dire celle qui s'accompagne d'une réaction d'angoisse et de crainte.

C'est la douleur quand elle nous transperce comme un coup de poignard inattendu, intolérable, à faire crier... Et qui met en cause le devenir humain, qui provoque une rupture dans cette première dimension constitutive de l'humain qui est sa dimension temporelle. Nous savons que l'être humain est un devenir, une histoire. La maladie grave met en cause ce devenir, parce qu'elle lèse les perspectives d'avenir. Elle apparaît alors comme un non-sens, perte de sens. L'accident, l'infarctus, toutes les maladies graves qui entraînent une situation d'inactivité. "L'activité, disait Jean Bonadio, faire des choses, permet de se désangoisser... tandis que l'inactivité nous fait douter de nous-mêmes". Nous sommes "renvoyés à nous-mêmes, à nos peurs... sans compter que l'ombre de la mort plane souvent".

Pourquoi faut-il mourir ?

La vieillesse et le grand âge posent aussi cette question redoutable, et seuls ceux qui n'y sont pas directement confrontés peuvent faire semblant, un moment, d'oublier. Toutes les questions et aussi tous les silences des malades autour de leur maladie expriment cette peur de la mort que, hier encore, bien portants, ils tenaient à l'écart. Toute rupture dans l'existence, et la vieillesse en fait partie quand le corps se délabre peu à peu, évoque inévitablement l'interruption définitive qu'est la mort. Et la mort, qui saurait l'affronter sans angoisse ? Tout handicap et toutes douleurs lancinantes sont vécus comme un signe de mort partielle. Mort partielle, ou mort entrevue comme proche, mettent en cause le cours de notre histoire, et perturbent nos relations avec autrui, car cela nous fait entrer en solitude. Personne ne peut souffrir physiquement à la place de personne - et tous nous connaissons ou connaîtrons l'angoisse de finitude. Et de savoir que la mort fait partie de la vie n'est pas une réponse à la hauteur de la question posée par la perspective de la perte de soi ou de ceux que l'on aime.

2 - Il y a aussi la souffrance psychique

Avec la souffrance physique, mais aussi souvent sans elle, il y a toutes les souffrances psychiques, maladies de la such, de ce souffle vital qui permet la vie du corps, sa respiration.

C'est la souffrance de tous ceux qui manquent de souffle pour vivre :
- souffrances dépressives qui enlèvent ou perturbent gravement le sens de la vie, c'est-à-dire le goût de vivre,
- souffrances d'ordre affectif de toutes les personnes blessées dans leur vie relationnelle, et qui les laissent sans force,
- souffrances qui peuvent conduire jusqu'à l'envie de mourir... Combien de personnes se battent ainsi, quelquefois depuis fort longtemps, avec l'idée de suicide, tandis que d'autres y succombent, désespérées ?

Le Père Teilhard de Chardin écrit, dans le "Milieu divin" : "Tous un jour ou l'autre, nous avons pris ou nous prendrons conscience que l'un quelconque de ces processus de désorganisation s'est installé au coeur même de notre vie. Tantôt ce sont les cellules du corps qui se révoltent ou se corrompent (souffrances physiques). Tantôt ce sont les éléments même de notre personnalité qui paraissent se désaccorder... Et alors nous assistons, impuissants, à des affaissements, à des rébellions, à des tyrannies intérieures, là où aucune influence amie ne peut venir nous secourir..."
"Les souffrances physiques qui nous travaillent jusqu'au fond de nous-mêmes, en viennent parfois à tuer irrésistiblement la force, la lumière ou l'amour dont nous vivons"
(p.83).

Mesurer ainsi notre impuissance à maîtriser ces perturbations de tout notre être nous fait toucher à l'absurde, ce qui rend sourd à l'existence et conduit au désespoir.

3 - Souffrances sociales et culturelles

Il y a encore des souffrances d'origine sociale et culturelle. L'homme est par définition un être parlant, un être social. Il se constitue lui-même dans la relation à autrui.

"La conscience de soi, dit E. Benvéniste, n'est possible que si elle s'éprouve par contraste. Je n'emploie "Je" qu'en m'adressant à quelqu'un qui sera dans mon allocution un "Tu".

"Soi-même comme un autre", dit encore Paul Ricoeur !

Les souffrances d'origine sociale sont multiples :

C'est la difficulté de trouver place dans la société ou celle d'être regardé comme inutile ou "en trop" : souffrances dues à l'exclusion, au racisme, souffrance des chômeurs qui se replient sur eux...
C'est la souffrance des gens marginalisés d'une façon ou d'une autre...
Mais il y en a d'autres, plus culturelles : ne pas savoir lire, écrire, compter, parler la langue, se défendre face à une injustice, ne pas être reconnu dans sa dignité, ne pas être aimé... ou être abandonné.
D'autres souffrent encore de ne pas disposer tout simplement des moyens les plus élémentaires pour vivre : se nourrir, se loger, se vêtir...

Nous savons tout cela ! Mais nous débouchons ici sur ce que nous pourrions appeler le mal moral, si différent du mal physique et du mal psychique, mais qui interfère avec eux, avec cette question redoutable : comment se fait-il que les humains, au lieu de se construire les uns par les autres, fassent preuve de tant de désintérêt ou d'incapacité envers leurs semblables ? Pourquoi cette ignorance, cette indifférence, et parfois cette méchanceté au coeur des humains ?

4 - Les souffrances spirituelles

Il y a enfin des souffrances liées à la quête spirituelle des humains.

Je ne suis pas sûr qu'il faille en faire une dimension spécifique de l'être humain, comparable au biologique, psychique ou socioculturel, car c'est au fond la reprise de ces niveaux de l'être pour leur donner sens.

Le Père Kowalski a écrit ceci à propos de "l'esprit" 1, au sens de Ruah en hébreu ou de "pneuma" en grec, spiritus en latin (et pas seulement de corps : Basar, sarc en grec, corpus en latin, ni non plus seulement de "Nephesh", psuch en grec, anima en latin) :

"La Ruah, c'est le vent tourbillonnant du désert qui soulève les grains de sable et les maintient en l'air en les groupant en des figures féeriques sans qu'on puisse savoir ni d'où elles viennent ni où elles vont. L'esprit est ainsi le dynamisme qui saisit les individus et les entraîne dans des unités nouvelles en dehors desquelles ils ne seraient que poussière". Le spirituel en l'homme, c'est comme ce souffle venu d'ailleurs qui unifie l'existence des humains autour des valeurs et du sens.

De même, le Père Xavier Thévenot 2 préfère dire : "La personne est une individualité "tout une", mais en laquelle on peut distinguer trois dimensions inséparables : biologique, psychique, sociale (ou culturelle). L'ensemble de ces trois dimensions est pris en charge par la quête éthique et spirituelle...", et il ajoute en note : "C'est pourquoi nous préférons ne pas mettre le "spirituel" comme quatrième dimension à côté du biologique, du psychique et du culturel. Le "spirituel" informe et pénètre chacune des autres dimensions, mais ne fait pas nombre avec elles".

C'est au fond, chez les humains, une quête d'humanisation, qu'elle soit ou non référée consciemment à un Absolu ou à Dieu, mais qui amène l'homme dans un dépassement de lui-même vers un "plus humain".

Un incroyant que je connais a écrit : "La vie est une perpétuelle recherche... Chercher, c'est se projeter constamment hors de soi-même... En poursuivant l'Absolu, je peux exister, je peux me libérer du non-sens existentiel". Ceci pour dire que la "spiritualité" n'est pas réservée à la foi religieuse !

Mais il arrive que nous ressentions douloureusement la "pesanteur" de l'être, pour reprendre un mot de Simone Weil 3 , qui nous fait souffrir dans l'expérience de la non-humanisation de nous-mêmes : expérience de la faute, expérience de la culpabilité, expérience de la bassesse des êtres humains, souffrance de notre inachèvement, quand la pesanteur morale nous fait tomber vers le bas, et qu'elle n'est pas reprise dans une autre lumière, celle de la grâce ! Faire l'expérience de l'inhumain, en nous-mêmes, ou dans nos relations aux autres, est sans doute ce qu'il y a de plus proche des enfers ! Car on se quitte soi-même, on se désoriente, on perd sens !

"Tous les mouvements naturels de l'âme sont régis pas des lois analogues à celle de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception. Il faut toujours s'attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur, sauf intervention du surnaturel". S.Weil.

Arrivés à ce point, une question peut se poser : convient-il de distinguer souffrance et mal ?

On pourrait, en première approximation, distinguer en effet, comme le fait Paul Ricoeur 4 , entre le mal moral commis et le mal souffert, essentiellement subi... "Il y a là, dit-il, une "irrécusable polarité", une chose est le "péché", une autre chose est la victime innocente". Mais c'est pour noter aussitôt "l'extraordinaire enchevêtrement de ces deux phénomènes" : le mal moral engendre la souffrance de la peine pour celui qui commet le mal et mal faire est source de souffrance pour celui qui subit la violence et est victime de la méchanceté ! Nous sommes en fin de compte "conduits en direction d'un unique mystère d'iniquité par le pressentiment que péché, souffrance et mort expriment de manière multiple la condition humaine dans son unité profonde" (p.17). Dans le mal moral, "l'homme se sent autant victime que coupable", il succombe (cf. le péché originel) à des forces ténébreuses ! Au fond, souffrance et péché sont comme "l'expression des mêmes puissances maléfiques". Que l'on regarde du côté du mal commis ou du mal subi, il y a toujours une même énigme du mal : pourquoi l'homme est-il ainsi conduit à souffrir, à se perdre et à mourir ? Cela autorise, je pense, sans les confondre, à parler dans tous les cas de la "souffrance de l'homme", qu'elle soit de l'homme coupable ou de l'homme victime, car dans les deux cas, il y a quelque chose de brisé en l'homme.

Ces quelques approches de la souffrance multiforme, et qui ne se voulaient pas exhaustives, suffisent à nous dire pourtant que la souffrance est un mal : parce qu'elle nous fait mal, parce qu'elle nous fait peur, parce qu'elle nous déconstruit ou nous déshumanise. Elle nous dépossède de nous-mêmes, elle nous coupe des autres, elle ne nous permet pas d'advenir à nous-mêmes, elle nous conduit parfois à la désespérance.

Cette expérience de la souffrance nous est commune, que l'on soit croyant ou non!

Elle est frappée de non-sens, et encore plus, il est vrai, s'il s'agit de la souffrance des "innocents"... et en cela, elle est non seulement une question pour nous (le problème théorique du mal comme défi à la raison), mais elle nous met en question. Et si nous nous mettons à penser Dieu avec cette souffrance, le scandale du mal, "l'excès du mal" 5 ne fait que redoubler : comment peut-on parler en même temps de Dieu et de la souffrance ? Est-il possible de penser Dieu avec la souffrance ? Et alors, si oui, quel Dieu ? Et pour quel salut ?

EST-IL POSSIBLE DE PENSER DIEU AVEC LA SOUFFRANCE ?
AVEC L'ÉNIGME DU MAL ?

Qu'il soit le mal moral, celui dont on peut cerner l'origine dans ma liberté d'homme, mais en reconnaissant que cette liberté est loin d'être absolue : pourquoi l'homme peut-il faire le mal ?

Qu'il soit le mal physique... qui peut être la conséquence du mal moral, mais ne l'est pas toujours, car enfin, je ne suis pas toujours responsable de la maladie, et encore moins du vieillissement. "Avec le mal physique, dit encore Ricoeur (p.36), nous sommes souvent les témoins d'une pièce sans auteur" !

Qu'il soit le mal d'inachèvement et de finitude, mal métaphysique en quelque sorte où je souffre de mes limites et de mes imperfections !

Nous ne sommes pas les premiers, dans l'histoire de l'humanité, à porter la question de la souffrance des humains jusqu'à Dieu. A. Gesché 6 , dont je m'inspire ici, relève un certain nombre d'attitudes, de façons de penser, qu'il a appelées les "topiques de la question du mal". Topiques, de topos : lieu, c'est-à-dire des façons de se situer par rapport à la question posée à l'aide d'un certain nombre d'arguments. Je lui emprunte ces catégories, en les développant ici ou là à l'aide d'un certain nombre d'exemples et de commentaires. Ces catégories sont au nombre de cinq : un "contra Deum" ; un "pro Deo"; un "in Deo" ; un "ad deum" ; un "cum Deo".

1 - Contra Deum

La première façon de se situer est un "contra Deum". Le mal et la souffrance nient Dieu. Il est inconcevable de penser en même temps l'un et l'autre, car Dieu et le mal sont parfaitement contradictoires. L'idée même de Dieu est contredite par l'existence du mal.

 St Thomas 7 avait lui-même posé la question en ces termes : "De deux contraires, disait-il, si l'un est infini, l'autre est totalement aboli. Or, quand on prononce le mot Dieu, on l'entend d'un bien infini. Donc, si Dieu existait, il n'y aurait plus de mal. Or, l'on trouve du mal dans le monde. Donc Dieu n'existe pas". Evidemment, St Thomas écarte ensuite cette objection en faisant du mal le moyen d'un plus grand bien, mais reconnaissons-lui le mérite d'avoir posé la question dans les mêmes termes qu'un athée peut se la poser aujourd'hui.

 "J'avais une dizaine d'années, dit cet adulte qui en a une trentaine aujourd'hui, quand je me suis pour la première fois réellement interrogé sur l'existence de Dieu. J'arrivais à la fin de mon "cursus" d'éducation religieuse... quand j'eus un premier contact avec la mort (celle de son grand-père). La rencontre avec la maladie, la déchéance physique et la finitude de la vie humaine m'ont bouleversé et profondément marqué. Se posait pour moi la question du sens de cette mort et au-delà la question du sens de la vie humaine. C'est avec le recul, je n'avais évidemment pas conscience de ce qui se passait en moi à l'époque, que je date le début de mon athéisme par cet événement... Ce n'était pas encore une négation de Dieu, mais son refus..." Et il conclut à l'adresse des chrétiens : "La religion chrétienne montre clairement le besoin d'éviter le tragique... [ par sa foi en la vie future et le ciel en compensation ]. La tragédie chrétienne n'est jamais complète, l'homme n'est que temporairement écrasé par les forces qui le dépassent. Plutôt que de refuser le tragique, je le revendique. Je suis né, je dois mourir, l'important est ce que je mets entre les deux".

 Cette révolte contre le scandale du mal face à l'idée de Dieu procède d'une volonté courageuse de regarder la réalité en face, de ne pas s'y dérober par de faux espoirs ou de fausses consolations, de ne pas la fuir et si possible de l'assumer. Il y a à la fois, comme chez Albert Camus, l'acceptation de la non-intelligibilité globale du monde, et la volonté de ne pas en rester à l'absurde de l'existence et de lui donner sens par le fait de défendre l'homme, d'ajouter le plus possible à son bonheur ou tout au moins à sa joie.

 La révolte de Camus s'exprime au plus haut point dans cette phrase : "Je refuserai jusqu'au bout cette création où des enfants sont torturés" (La peste) ; et cette autre où il se retourne contre Dieu : "Si le mal est nécessaire à la création divine, alors cette création est inacceptable" ! "Il s'agit de mourir irréconcilié, et non de plein gré" (Mythe de Sisyphe). Refuser le suicide, sans adoucir le scandale du mal face à Dieu, dont la seule excuse pourrait être qu'il n'existe pas ! Quand Camus s'engage pour guérir tout ce qui peut être guéri, quand il se rend présent à la douleur dans sa nudité tragique, ce qui ne l'empêche pas d'admirer ce qui est admirable en l'homme, il n'en pense pas moins que le mal demeure pour lui scandaleux, et il reproche aux chrétiens d'intégrer finalement les souffrances des humains dans une vision optimiste de la destinée humaine et par conséquent d'une certaine façon de le justifier. "Le christianisme, dit-il, est fondé sur le sacrifice de l'innocent et l'acceptation de ce sacrifice" 8.

 Nous pourrions rencontrer de mêmes pensées chez Nietzsche, pour qui les religions sont coupables d'aliéner l'homme (morale dictée) et coupables surtout de vouloir donner sens à la souffrance... 9 Il s'agit pour l'homme de se débarrasser de la religion pour que l'homme retrouve en lui-même le goût de vivre et la force de vivre.

"Tu ne prieras plus jamais, tu n'adoreras plus jamais, tu ne te reposeras plus jamais en une confiance illimitée... tu t'interdiras de t'arrêter devant une suprême sagesse, une suprême bonté, une suprême puissance... ton coeur n'aura plus nul asile où l'on trouve tout sans chercher... Peut-être l'homme ne cessera-t-il de s'élever du jour où il cessera de s'écouler en Dieu" 10.

 La plainte de Dostoïevski dans les Frères Karamazov ne va sans doute pas jusqu'à cette négation de Dieu, mais elle n'élude pas ce qui paraît aux yeux des incroyants (comme des croyants que nous sommes) l'énigme insupportable du mal pour la raison humaine. Dostoïevski fait dire à l'un de ses personnages : "Quand même cette immense fabrique (le monde) apporterait les plus extraordinaires merveilles et ne coûterait qu'une seule larme d'un seul enfant, moi, je refuse... Ce monde de Dieu, je ne l'accepte pas, et quoique je sache qu'il existe, je ne l'admets pas. Ce n'est pas Dieu que je repousse, notez bien, mais la création, voilà ce que je me refuse à admettre... Très respectueusement, je rends à Dieu mon billet d'entrée dans un tel monde" 11 .

 Tous ces témoignages - et toutes les réflexions entendues dans la vie courante : s'il y avait un Dieu, cela ne devrait pas exister - et nous pourrions les uns et les autres en ajouter beaucoup d'autres sans doute parmi les gens que nous connaissons, tous ces témoignages donc nous permettent de mieux prendre conscience de l'impossibilité où nous sommes de rendre raison du mal qui frappe les humains. Il est l'irrationnel. Il est toujours excessif, en trop. Il débouche sur une aporie de la raison telle que toutes les justifications ou les causes que l'on pourrait être tenté d'y trouver ne sont pas à la hauteur des questions des humains affrontés au scandale de l'existence du mal.

 Il nous faut donc retenir plutôt, comme un contrepoint à une trop facile justification de Dieu face au problème du mal, la haute idée de Dieu vers laquelle certains athées nous renvoient : il leur paraît contradictoire et proprement insupportable et insoutenable que Dieu puisse d'une façon ou d'une autre s'accommoder de la souffrance des humains, même si, ne la voulant pas, en fin de compte il la laissait être, du moins sans réagir. La "permission" de Dieu par rapport au mal est ici en cause comme une tentative trop rationnelle d'explication. Mieux vaut, nous disent au fond ces athées, ne pas donner d'explication à ce qui demeure opaque et énigmatique, car toute tentative de ce genre ne contribuerait qu'à étouffer le cri contre le mal. Cela ne résout pas le problème "d'où vient le mal", mais empêche d'y répondre avec facilité. Pour autant, "le problème du surgissement du mal n'est pas résolu, écrit A. Gesché. Le sera-t-il jamais ? Je n'y puis répondre, en tout cas" (p.38).

 Pourtant, beaucoup de philosophes et de théologiens ont tenté de le faire, car il fallait bien creuser cette question en la portant à son point le plus haut qui consiste à tenir à la fois les deux bouts de la chaîne : l'idée de Dieu et l'existence irrécusable du mal.

 2 - Pro Deo

 Seconde façon de se situer en n'excluant ni Dieu ni le mal : tenter de justifier Dieu, non seulement tenir le mal devant Dieu, mais prendre la défense de Dieu face à la souffrance des humains. A. Gesché parle ici du "Pro Deo" pour caractériser l'effort fourni par l'apologétique et la théodicée : "Le Pro Deo, écrit-il, s'attache à innocenter Dieu de toute responsabilité coupable dans le mal".

- Tantôt les arguments sont d'ordre négatif : il s'agit de montrer comment et pourquoi Dieu ne peut être tenu responsable, direct ou indirect, du mal, ni dans son origine, ni dans son maintien, sauf à introduire le principe de la "permission" du mal en vue de sauvegarder la "liberté" de l'homme.

 - Tantôt l'argumentation est positive :

* soit de type éthique, : thèse de l'épreuve et du châtiment : "Dieu punit", "Dieu m'éprouve parce qu'il m'aime".
* soit d'allure cosmologique, : thèse du meilleur des mondes possibles ; de l'harmonie de l'ensemble (qui suppose les inévitables déchets de détail) ; de l'impossibilité de coexistence de deux parfaits (Dieu et le monde).
* soit de nature métaphysique : le mal n'a pas d'être, le mal n'est pas ; le mal est "simplement" une absence : "absence de bien " (p.20).

 Reprenons quelques-uns de ces thèmes.

 Nous ne pouvons certes, comme chrétiens, que souscrire aux arguments d'ordre négatif : Dieu ne peut être tenu pour responsable du mal. Tout le début du livre de la Genèse va dans ce sens qui renvoie la cause première du mal à une figure démonique, et l'homme à sa responsabilité seconde d'être tenté, ayant succombé à une tentation venue de l'extérieur de lui-même. On pourrait dire que Dieu, dans ce récit, paraît comme surpris de ce qui arrive ! A. Gesché a de très belles pages sur la surprise de Dieu devant le mal dans le récit de la création. "Adam où es-tu ? - Eve, qu'as-tu fait ?"... ou dans le récit de la tour de Babel "où Dieu descend pour voir et s'étonne que “la première oeuvre des hommes” soit celle-là" (p.48). Le mal, s'il existe, n'est pas le fait de Dieu, ni de l'homme seul ; c'est le Démon, ce mauvais génie, qui l'a désolidarisé de son origine et désorienté de sa fidélité.

 La figure démoniaque, qu'en penser ?

 L'antique serpent de la Genèse est un personnage "mythique" qui emprunte un certain nombre de ses traits à des mythes de création où il représente les forces du chaos. Dans la Genèse, il est "séducteur" des humains pour les détourner de Dieu. Faut-il dire que "Satan" est une "puissance du mal" ou une "personne" ou autre chose ?

 Parler de "puissance du mal" de façon trop forte risque de nous faire basculer du côté du manichéisme, et de faire de lui un anti-dieu. Or notre foi, si elle n'ignore pas des forces hostiles à l'oeuvre dans le monde, ne définit pas dogmatiquement "Satan", car elle ne se fixe pas sur lui mais sur le salut apporté par Jésus 12. Nous trouvons cependant dans le 4ème concile de Latran (1215) : "Le diable et les autres démons ont été créés par Dieu naturellement bons, mais se sont rendus par eux-mêmes mauvais. L'homme, lui, a péché à l'instigation du démon", et cela est repris dans le "Catéchisme de l'Eglise catholique" au n° 391. Si le concile de Latran en a parlé à ce moment là, c'est pour s'opposer aux thèses des Cathares et des Albigeois qui reprenaient celles du manichéisme en situant le mal comme l'oeuvre d'un principe mauvais, indépendant de Dieu et opposé à lui sur le même plan. Or le mal, dit ce concile, ne peut provenir que de créatures bonnes, créées bonnes par Dieu, et qui sont devenues librement mauvaises. Les "esprits mauvais" que le diable ou Satan symbolisent ne sont donc malgré tout que des êtres finis, qui n'ont de puissance que celle que les hommes veulent bien leur accorder, et dont la domination sur les humains est renversée par le Christ et l'action de l'Esprit-Saint.

 Satan est-il une "personne" ? On ne peut attribuer le nom de "personne" à une force de dépersonnalisation. On ne peut donner une figure "personnelle" à ce qui n'a pas de visage. Satan est de nature "spirituelle", un "ange déchu", qui inspire les humains en les portant à se détourner de Dieu. Mais là encore, il n'est pas question d'en faire un esprit mauvais correspondant à l'opposé, à l'Esprit-Saint. C'est une caricature d'esprit, esprit d'illusion et de destruction, ce n'est pas un Anti-Esprit mais un mauvais esprit, à la force limitée.

 On ne peut pas dénier pourtant à Satan toute réalité car autrement on réintroduit le mal, soit en Dieu, soit pleinement chez les humains. Le "mystère du mal" se dit avec des images dangereuses, mais on ne peut pas l'éliminer, sinon bon nombre de pages de l'Evangile, aussi culturellement situées qu'elles le soient, deviendraient incompréhensibles. Le "personnage" de Satan sert à montrer qu'il y a un véritable combat entre Jésus et le Tentateur... Ce n'est pas Dieu qui tente l'homme, ce n'est pas Dieu qui veut le faire chuter ou souffrir.

 Pourtant le mal existe. Et Dieu ne peut pas être complètement innocenté. Il a créé un homme mortel par nature et l'on pourrait dire : que l'homme soit pécheur ou non, il est un être fini avant même d'être pécheur. D'autre part, si le mal existe avec la souffrance des humains, il a bien fallu que d'une façon ou d'une autre, Dieu le permette, fut-ce pour sauvegarder la liberté de l'homme.

 Et nous voilà partagés entre attribuer à Dieu la surprise et la permission. En faveur de la "permission", nous pourrions argumenter : Dieu a voulu créer l'homme libre, et par là il a pris un risque, celui de voir les humains se détourner de lui. Le refus était donc possible, prévisible, pensable, "permis" ! Cet argument n'est pas sans valeur, car le "mal", non voulu par Dieu, certes, ne devient pas complètement incompréhensible. Cette "permission" sauvegarde la liberté humaine. Qui ne voit pourtant la limite de cet argument:

"Je crois que tu as voulu un monde beau et bon pour l'homme, dit quelqu'un qui souffre en s'adressant à Dieu. Mais le mal, tu l'as tout de même permis, en ne faisant rien pour qu'il n'existe pas ! Je ne sais si tu n'as pu ou si tu n'as rien voulu empêcher... Ce que je sais, c'est qu'il est difficile de parler de ton innocence absolue... Comme Job, je voudrais bien comprendre la souffrance innocente qui touche ma voisine, mon bébé, tel ou tel pays tout entier, de tant de justes de par le monde" 13.

L'excès du mal encore une fois limite la portée de cet argument et ne résout pas l'énigme que la figure démonique représente. Comment se fait-il que les "puissances du mal" puissent ainsi entraîner les hommes à leur perte ? Si Dieu nous a fait don de la liberté, n'était-ce pas pour que nous puissions grandir ? D'où vient que nous choisissions de mal faire ?

Alors nous pourrions arguer aussi du côté de la surprise. Dieu n'a pas idée du mal. Cela a été pour lui aussi un mauvais coup porté à sa création. Mais il n'a pu être surpris par la mort de l'homme. Nous pouvons convenir qu'il a créé une création inachevée, donc une création dynamique, avec tout ce que vous voudrez de dose de hasard ou d'incertitude...Mais les volcans et les tremblements de terre existent. Qu'est-ce qu'un Dieu provident qui laisse faire de telles choses ? Là encore, l'homme proteste contre Dieu, et la surprise ne peut pas, à nos yeux, complètement l'innocenter.

La théodicée est cette tentative de démontrer par la raison croyante (ou philosophique) que la présence du mal dans le monde ne détruit pas la conviction de l'existence d'un Dieu saint, infiniment parfait et bon. Cette tentative est certes louable, car il n'est pas question d'admettre que Dieu puisse être de quelque façon à l'origine du mal. Mais, dit A. Gesché, "elle donne à qui l'entend l'impression de vouloir trop vite innocenter Dieu" (p.20). Et elle reste sur la défensive. Or, "toute défense a quelque parenté avec l'accusation puisqu'elle accepte au fond sa logique, celle d'un procès" (p.21) fait à Dieu qu'elle définit au préalable. Dire que Dieu est tout puissant, que sa bonté est infinie, et que pourtant le mal existe, tout cela peut-il être totalisé par la seule raison avec des argument de non-contradiction ? N'y a-t-il pas là une ambition démesurée qui nous laisse en fin de compte insatisfaits ? Il reste un mystère du mal, et mieux vaut sans doute penser d'abord que Dieu s'oppose de toutes ses forces au mal avant de dire en premier lieu qu'il le permettrait. Après Auschwitz et tant de drames à travers le monde, "ce ne sont plus les sentiers calmes de la seule rationalité qui feront le poids. Dieu n'est pas sauvé de la contestation par un simple revers de logique" (A. Gesché, p.174). Seul l'amour fou de Dieu peut inverser la tendance sans annuler la plainte des hommes. Si le scandale du mal ne peut être éludé, il ne convient pas de le résoudre par la seule raison et de bons arguments.

Il en est d'ailleurs de moins bons ! Et c'est souvent le cas des argumentations positives de l'apologétique ou de la théodicée !

Pour en évoquer quelques-uns :

21 - Arguments de type éthique

* "Dieu m'éprouve parce qu'il m'aime" ! Nous connaissons en effet le proverbe biblique : "Ne méprise pas, mon fils, la correction du Seigneur, et ne prends pas mal sa réprimande, car le Seigneur reprend celui qu'il chérit, comme un père son fils bien-aimé" (Proverbes 3,11-12). Cela peut se comprendre dans une culture qui tend à attribuer à Dieu tout ce qui arrive dès lors que l'événement tourne en définitive au bénéfice des humains. Et nous savons bien, en effet, encore aujourd'hui que des personnes fort éprouvées disent après coup que l'épreuve leur a été, d'une certaine façon, salutaire. Mais de là à en faire, de la part de Dieu, une stratégie éducative, l'épître de St Jacques s'y opposerait formellement : "Que nul, s'il est éprouvé, ne dise : "C'est Dieu qui m'éprouve". Dieu, en effet, n'éprouve pas le mal, il n'éprouve non plus personne. Chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l'attire et le leurre" (Jacques 1,13). On ne peut pas admettre comme un don de Dieu ou une marque d'attention de sa part ce qui cause à l'homme tant de souffrances... et c'est de bonne morale, je crois, de dire déjà dans l'ordre humain que la fin ne justifie pas les moyens... a fortiori de Dieu, même si, avec lui, les épreuves peuvent être surmontées ! Et qui n'aperçoit que ce type d'arguments pourrait conduire les humains vers une sorte d'acceptation fataliste et soumise des épreuves qui leur arrivent. Si l'épreuve est justifiée divinement, pourquoi se battre contre le malheur ou la misère ?

L'amour qui nous couronne doit-il auparavant nous crucifier ? Ou ne faut-il pas dire simplement : dans les événements qui nous arrivent, Dieu nous appelle et nous fortifie pour que nous engagions la lutte contre le mal !

* Je passe rapidement sur la thèse du châtiment mérité, où Dieu serait justifié de punir l'homme de ses fautes en envoyant d'une façon ou d'une autre un malheur pour que son honneur à lui reste sauf ! Il y a certes un lien entre les "péchés" des humains et nombre de malheurs qui envahissent le monde... "Pourquoi ne s'engage-t-on pas avec la même force, la même vigueur dans le combat contre la misère que pour acquérir ou développer l'armement nucléaire ?" (Brigitte Fossey). Mais qu'est-ce que Dieu aurait à faire là-dedans comme maître justicier ? N'est-ce pas à la lumière de sa Parole que le jugement s'opère comme un jugement de salut et non de condamnation ? J'ajoute que nous aurions une bien piètre idée de Dieu si nous pensions sa justice à l'image de la nôtre ! Et du don qu'il nous fait de lui-même comme un donnant-donnant ! Enfin, il est tant de malheurs "injustes", et cela nous le savons depuis le livre de Job ! Que serait une justice de Dieu qui n'épargnerait pas même les innocents ?

22 - Qu'en est-il des arguments "d'allure cosmologique", dont la célèbre thèse de Leibniz du "meilleur des mondes" possible ?

Il faut toujours se rappeler la façon dont la théodicée pose le problème du mal :

1 - Dieu est tout-puissant
2 - Sa bonté est infinie
3 - Le mal existe

Comment concilier rationnellement tout cela sans rendre Dieu responsable du mal ?

La thèse de Leibniz peut être sommairement résumée de la façon suivante : le mal moral, la souffrance et la mort existent parce que Dieu ne pouvait créer d'autres dieux, or on ne peut être créé sans limites et sans défauts possibles. Dieu a fait "le meilleur des mondes possible" avec le maximum de perfections et le minimum de défauts !

Dieu, dans la pensée de Leibniz, est un véritable stratège. S'il a voulu notre monde, dans sa toute-puissance et sa bonté, c'est qu'il a jugé que son ordre était le meilleur ! C'est l'ordre le plus parfait entre les possibles. Est-ce à dire qu'il ne se préoccupe pas de la souffrance et du malheur de ses créatures ? Non pas, mais il nous faut penser du point de vue de Dieu, qui crée l'homme libre et attend sa collaboration en vue du bon ordre et du progrès de l'univers, et d'autre part pour l'harmonie de l'ensemble. Et, "en ce qui concerne les malheurs, et surtout ceux qui frappent des gens de bien, il faut tenir pour certain qu'ils se transforment en un bien plus grand à leur avantage... On peut dire qu'en général les malheurs sont des maux provisoires, mais qu'ils finissent par être des biens, puisqu'ils constituent des voies abrégées vers la plus grande perfection..." 14

Mais qui ne comprend l'insuffisance de cette totalisation due à la pensée rationnelle ? La plainte du juste souffrant ruine la notion selon laquelle le mal serait plus que compensé par le bien. Nous n'avons plus l'optimisme de Leibniz et devant le malheur des gens, nous n'avons pas envie de déclarer que le bilan est au total "globalement positif" ! Même si nous ne remettons pas en cause le principe de bonté à l'oeuvre dans la création et le salut qui la traverse de part en part.

Devant cet effort de la théodicée classique pour intégrer le mal dans une stratégie divine, nous ne pouvons qu'opposer une fin de non-recevoir. Car nous prenons au sérieux les victimes ! Les morts innocents et les tragédies qui frappent l'humanité ne sont pas des "détails" que l'on pourrait en fin de compte récupérer dans une vision d'ensemble optimiste de la marche de l'histoire. Nous n'avons pas davantage avec la croix du Christ une sorte de clef de compréhension de l'histoire du type "après l'hiver, le printemps" ! Ce serait lui enlever tout son aspect tragique et non désiré, et lui ôter toute historicité.

La plainte du juste souffrant ruine la notion selon laquelle le mal serait récupérable parce que plus que compensé par le bien ! Il n'y a pas de finalité positive au mal, il est ce que Dieu repousse !

23 - L'argumentation positive, de nature métaphysique, qui déclare que le mal n'est pas, qu'il n'a pas d'être parce qu'il est seulement une absence de Dieu, ne vaut pas mieux que les autres arguments pour justifier Dieu. Le mal, c'est ce qui ne devrait pas être !

Quoiqu'il en soit de la valeur des arguments employés, le moins qu'on puisse dire est qu'ils n'apparaissent guère pertinents à nos contemporains. S'il y a une théodicée ou une apologétique à construire à l'avenir, elle ne pourra être de ce type rationalisant. Elle devra changer son point de départ, non plus poser la question abstraitement, mais la poser pratiquement : comment lutter avec Dieu contre le mal ? Et Dieu lui-même, face aux objections des humains contre lui, prend alors lui-même sa défense en Jésus-Christ, car il montre en celui-ci son vrai visage. Si la raison d'être du mal ne peut pas être "expliquée" de façon satisfaisante, il faut en tirer les conséquences : le mal est là, il ne devrait pas y être, il faut le combattre... et Dieu s'implique lui-même avec nous dans ce combat.

3 - In Deo

Troisième façon de se situer pour penser à la fois Dieu et le mal : "Faire passer la question par Dieu, la déposer en Dieu, in Deo" (A. Gesché, p.24).

Le "contra Deum", au nom de la réalité contestable du mal, excluait Dieu. Le problème demeurait, dans les limites humaines acceptées faute de mieux, de le combattre autant que faire se peut. Cela est possible soit par une attitude de divertissement au sens pascalien du terme, en l'oubliant au maximum, soit par une attitude de résignation plus ou moins stoïque, soit par un engagement résolu contre les différentes formes de souffrance... De toute façon, les limites humaines étant acceptées, Dieu n'a plus rien à y faire. On ne compte plus sur lui.

Le "pro Deo", devant cette réalité du mal, plaide la cause de Dieu. Cela ne simplifie pas le problème, car Dieu étant celui qui rend radicalement compte de l'existence de cette création, il fait automatiquement figure d'accusé. "Si le monde, dit J. Doré, doit la souffrance et le mal aux limites qui sont les siennes, et si c'est Dieu qui a fait le monde, alors ne faut-il pas voir en lui le responsable ultime du mal ?" D'autant plus qu'il est doté de la puissance nécessaire pour s'y opposer ! Les arguments de la théodicée ne sont pas nuls qui mettent en valeur que Dieu ne pouvait créer qu'un monde limité et soumis du même coup au mal physique, qu'un homme doté de liberté, avec la possibilité du refus ou de l'erreur, qu'un monde en genèse avec des imperfections... Bref, si Dieu n'était pas responsable directement du mal, il faut admettre que selon sa volonté - non pas "antécédente" comme dirait Leibniz, car là il ne peut vouloir que le bien - mais selon sa volonté "conséquente", il ne pouvait que "tolérer" ces limites et ces imperfections en fonction du résultat en fin de compte heureux auquel elles conduiraient malgré tout.

Mais, bien que ces deux façons de se situer divergent absolument en ce qui concerne Dieu, elles ont pourtant un trait commun : tout en dénonçant le mal, elles le rendent, pourrait-on dire, normal !

Pour le "contra Deum", il est là, et il faut bien faire avec, c'est cela la condition humaine !

Pour le "pro Deo", le mal n'est pas après tout si considérable, lui qui ne peut pas ne pas être là étant donné que tout être créé est fini ! Et à tout bien considérer, mieux vaut encore exister dans ces conditions là que de ne pas exister !

Le tournant théologique, par rapport à la théodicée classique, que propose A. Gesché, n'est pas de s'attacher d'abord à la question de l'origine du mal, mais de mettre Dieu dans cette question, pour la prendre à bras le corps pourrait-on dire. La foi chrétienne cherche à dire envers et contre tout comment l'humanité peut être libérée du mal et de la souffrance quand Dieu s'empare de cette question.

Le Dieu qu'elle atteste se donne à reconnaître comme Sauveur de la souffrance et du mal depuis l'Alliance mosaïque jusqu'à l'Alliance Nouvelle en Jésus-Christ ; c'est un Dieu qui prend parti dans l'histoire des humains et se présente comme Dieu libérateur. Non pas un Dieu "au-dessus", mais un Dieu au coeur de l'histoire humaine. Ce n'est plus le "Dieu en soi" mais le "Dieu pour nous". A. Gesché écrit :

"Dieu en soi échappe à la question du mal, puisque, c'est vrai, il n'en est pas la cause. Mais ce Dieu en soi, en se faisant Dieu pour nous, en a fait sa cause : il a pris sur lui cette question..." (p.25). Il s'en est chargé lui-même, il n'a pas cherché à être en dehors de cette question, à en "être épargné". Nous le disent tous les thèmes évangéliques qui ont trait au Serviteur souffrant qui se met au service des humains pour les sortir du mal en se solidarisant avec les souffrants, ou à l'Agneau de Dieu, l'Agneau pascal qui rachète les hommes au prix de son sang comme en Exode 12,5-13, l'Agneau de l'Apocalypse qui enlève le péché du monde en étant placé à la tête du troupeau comme Agneau vainqueur (Apoc. 5,6,7,19 etc.), ou encore le thème de la descente aux enfers.

Si l'on veut bien ne pas en rester à un raisonnement abstrait sur un Dieu en lui-même, mais considérer que Dieu est pour nous en Jésus-Christ, force nous est de mettre en pleine lumière ce Visage de Dieu qui se mêle au combat contre le mal et la mort du Fils bien-aimé. Dieu se rend présent à la souffrance des humains. Notre Dieu est un Dieu crucifié. La question du mal se pose pratiquement en Dieu qui s'en empare pour la défense des humains. Nous y reviendrons dans notre réflexion sur le "Dieu crucifié". Mais déjà nous pouvons dire 15 : Que l'on soit croyant ou non, la souffrance demeure mystère. Trop de bons chrétiens ont voulu jadis l'expliquer, la justifier : la souffrance était un mal, sans aucun doute, mais entre les mains de Dieu, elle devenait un bien. Dieu n'affligeait les hommes que pour les purifier de leurs péchés. Elle était somme toute un moyen pédagogique dont Dieu se servait pour éduquer les hommes ! En recourant à de telles affirmations, on en arrive à défendre l'indéfendable. Comment ne pas comprendre alors les marxistes qui ont vu dans le christianisme une religion de consolation, prêchant la résignation, livrant l'homme à toutes les oppressions ? Si Dieu permet ainsi la souffrance, si le paradis est à vendre à coups de maux, comment ne pas entendre la réponse d'un incroyant : "Ton Dieu, je n'en veux pas " !"

Le chrétien n'a pas, lui non plus, de réponse toute faite devant la souffrance ; il n'a pas d'arguments pour la justifier et elle ne l'épargne pas plus que l'incroyant. La souffrance impose le silence et elle requiert la présence auprès de ceux qui la subissent, présence silencieuse, présence active si elle peut être combattue. François Mauriac recevant le jeune Elie Wiesel, rescapé des camps de concentration, "n'a pu que l'embrasser en pleurant".

Nous nous heurtons tous à l'insupportable et au mystère de la souffrance.

Cependant le croyant met Dieu dans ce mystère ; malgré le mal, il déclare garder foi au Dieu de Jésus-Christ qui se rend proche des hommes dans leurs souffrances, un Dieu devant et dans la souffrance des humains.

- Devant elle, lui faisant face, engageant la lutte contre elle.
- En elle, acceptant de payer le prix de son engagement et cela personnellement en Jésus-Christ.

Lequel nous révèle un Dieu Amour que nos souffrances ne laissent pas insensibles puisqu'elles l'atteignent lui-même.

En Jésus-Christ, nos souffrances passent en Dieu, in Deo.

4 - Ad Deum

Maintenant que la question est déposée en Dieu, et qu'il en fait sa cause, cela autorise les humains touchés par la souffrance à se tourner vers lui : ad Deum, à s'adresser à lui, à lui parler.

A. Gesché écrit :

"Le croyant refuse au fond deux solutions faciles : celle de l'abandon de Dieu et celle de sa [trop rapide] justification. Le Ad Deum reprend au Contra Deum ce qu'il avait de légitime, oser poser la question ; et il inclut ce qu'il y avait de valable dans le Pro Deo (penser en même temps Dieu et le mal), tout en ne renonçant pas à "l'objection possible contre lui ou du moins, "contre la représentation qu'on en a" (p.97).

Le croyant se tourne vers Dieu et lui adresse la question du mal,

- soit pour l'interroger : "Pourquoi, Seigneur", "Pourquoi moi ?" ;
- soit pour le prier d'écouter la souffrance : "Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi" ;
- soit pour lui exprimer son abandon et sa confiance malgré tout : "Entre tes mains je remets mon esprit". Et que ta volonté d'amour finisse par l'emporter.

Paul Ricoeur fait remarquer que la sagesse philosophique ayant débouché en fin de compte sur une aporie, c'est-à-dire une contradiction (entre Dieu et le mal) d'ordre rationnel sans issue, il convenait de poursuivre cependant le travail de la pensée "dans le registre de l'agir et du sentir", de l'action et de la spiritualité 16 .

* L'action : le mal étant là, il faut le combattre. La réponse au mal doit être donnée non par la pensée spéculative, mais par "l'idée d'une tâche à accomplir".
* Mais il est vrai que l'action n'a pas réponse à tout. Alors reste le chemin d'une autre sagesse, capable de faire "sentir" les choses autrement, de modifier les sentiments des humains. Cette sagesse s'apparente au travail de deuil, où il faut peu à peu se détacher pour porter son attention ailleurs, vers de nouveaux investissements de la personne. Regarder encore en avant de soi, et ne pas rester attaché au passé que l'on quitte et qui nous laisserait dans la seule tristesse des regrets et son enfermement. C'est une voie à suivre qu'il est possible aux humains croyants de franchir avec l'aide de Dieu.

- La première marche sur cette voie consiste à accepter de demeurer dans l'ignorance face à tous nos "pourquoi" : dire "je ne sais pas pourquoi les choses arrivent ainsi" ! Il s'agit de laisser place à la plainte sans l'extérioriser par des explications malvenues, qui se révéleraient toujours, même si en certains cas on pourrait en trouver, beaucoup trop insuffisantes. Cette ignorance n'est pas absolue car nous pouvons dire : non, Dieu ne veut pas le mal ; oui, il y a du désordre dans le monde à cause de l'homme ; oui, cet homme fut tenté de mal faire. Mais "pourquoi moi ?", "pourquoi les morts innocents ?". On a envie de dire : silence, laissez tomber les explications !

- Le deuxième palier à franchir dans cette marche à effectuer sur la voie de la spiritualité, c'est en effet de se tourner vers Dieu et de porter la plainte jusqu'à lui, fut-ce en protestant contre lui. Peu importe au fond le ton adopté : ton de l'incompréhension, du procès, voire du reproche. Ce qui sauve ici la personne souffrante, c'est de sortir de son enfermement, et de pouvoir dire sa plainte à Dieu. Ce faisant, le croyant "maintient sa dignité d'homme offensé par le mal, le respect d'un Dieu auquel il continue de croire et le droit de sa question, car celle-ci en reste une" (A. Gesché, p.28). Maintenant sa question, il attend de Dieu, avec impatience, une réponse et il espère que cette réponse viendra. Le croyant peut dire à l'incroyant : "moi aussi je suis révolté contre la souffrance, moi non plus je ne m'en accommode pas, mais je ne reste pas en moi-même avec ma plainte, car j'espère qu'un jour, Dieu y répondra et je le lui demande" . "Si les croyants combattaient eux-mêmes avec Dieu, comme Jacob, comme Job, comme Jésus (Deus contra Deum, dira audacieusement Luther) ; s'ils ne laissaient pas aux seuls incroyants le Dieu du scandaleux problème du mal ; s'ils assumaient courageusement la question du mal devant Dieu, peut-être la face de cet interminable problème commencerait-elle à changer" (A. Gesché p.31). Il se découvrirait peut-être en effet que la question du mal n'est pas seulement une question d'homme, mais qu'elle est aussi question de Dieu, celle qu'il accueille quand l'homme la lui adresse et qu'il fait sienne.

- Troisième palier ou stade de la spiritualisation : continuer à croire en Dieu en dépit du mal qui demeure, car nous croyons qu'il est lui aussi indigné contre le mal, qu'il donne le courage de lutter contre lui et de le supporter, qu'il est lui-même proche des victimes, victime ! Où est-il ton Dieu ? demande l'incroyant. - Regarde ce corps déchiré répond le croyant, c'est lui, car il habite tous les lieux de la souffrance, la victime est le sacrement de sa présence. Le mal n'en devient alors que plus scandaleux encore ! Comme il l'est dans tous les pauvres de la terre.

- Enfin, dit Ricoeur, "au-delà de ce seuil, quelques sages s'avancent solitaires sur le chemin qui conduit à un renoncement complet de la plainte elle-même" 17. Ils se laissent même enseigner par la douleur qui les éprouve. Ils s'ouvrent par elle, en traversant l'épreuve, à un autre sens de la vie. Liés au Christ souffrant, ils acceptent de se perdre avec lui, de s'unir à lui par leurs propres blessures, de renoncer à eux-mêmes, c'est-à-dire à leurs désirs : désirs d'être récompensés pour leurs vertus, désirs d'être épargnés par la souffrance et la mort, désirs d'immortalité, pour ne se fier qu'à Dieu et s'en remettre à Lui. Ils empruntent ce chemin qui consiste à se déposséder de soi, à se quitter soi-même pour s'ouvrir à l'Autre qu'est Dieu. Ils aiment Dieu pour lui-même, au-delà de tout sentiment de rétribution, ils s'oublient en Dieu ! Ils aiment Dieu "pour rien" ! Est-ce ainsi qu'il faut comprendre cette phrase si mystérieuse de Paul : "Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ, en faveur de son corps qui est l'Eglise" (Col. 1,24). L'Apôtre appelé à partager le sort de son Seigneur !

5 - Cum Deo

"Le cum Deo, dit Gesché, signifie très exactement ceci, et qui ne peut être démêlé : c'est mon combat que Dieu mène, et c'est le combat de Dieu que je mène" (p.36). L'ennemi est commun à Dieu et à l'homme, et l'homme est avec Dieu pour le combattre ou, en priorité : Dieu est avec l'humanité pour la sauver du mal.

Alors que le "contra Deum" objectait le mal à Dieu, nous pensons ici que le mal, aussi énigmatique soit-il, ne peut être retenu comme une objection contre Dieu, car c'est Dieu qui, le premier, fait objection au mal et s'y oppose.

Cela, c'est le Dieu de la Bible, et non plus seulement le Dieu des théistes, celui des "philosophes et des savants", un peu perdu dans le fait de ne pas être cause du mal, mais toutefois de le permettre, un Dieu trop lointain en tout cas ! Ici, Dieu ne tolère pas le mal, il se dresse contre lui, depuis la libération d'Egypte jusqu'à Jésus-Christ et à la Parousie ! C'est un Dieu qui "ne se fait aucune raison du mal", et un Dieu qui sauve. Il se sent concerné par lui, il le trouve inadmissible.

"Dieu est en quelque sorte la réponse personnelle au mal... la réponse in persona" 18 , si l'on veut bien ne pas en rester à la cause du mal, mais plutôt regarder ce qui est la question humaine par excellence, c'est-à-dire : comment en sortir ?

La question du mal n'est bien posée qu'en termes pratiques, avant toute argumentation ou tout raisonnement, car le mal est irrationnel. C'est ce contre quoi il n'y a de réponse qu'en s'y opposant. Le croyant trouve alors Dieu à ses côtés. Il n'y a qu'un au-delà de la raison, la "folie de Dieu", pour faire le poids face à un tel irrationnel. Et le croyant demande à Dieu, avec lui, de vaincre le mal. La prière est cette confiance en Dieu qui va jusqu'à lui demander que l'on porte le malheur ensemble.

Cette façon de penser Dieu comme celui qui s'oppose résolument au mal parce que celui-ci l'offense en premier ne peut pas être dite d'un Dieu "impassible", y compris en lui-même. Certes, beaucoup de Pères grecs, marqués par leur univers culturel, ont insisté sur l'impassibilité de Dieu, l'humanité du Fils mise à part. Et il est bien vrai que le mal ne peut atteindre Dieu en lui-même, au point de détruire sa puissance de vie. Mais à cela, il faut ajouter la réflexion d'Origène, qui se distingue parmi les Pères grecs et qui déclare : "Dieu est impassible, sauf en Amour". Et cela est bien plus concordant avec le Dieu biblique ! Origène admet donc que Dieu est un Etre immatériel et impassible, mais il affirme en même temps "impassible" sauf en ce qui concerne son Amour pour l'humanité:

"Le Père lui-même n'est pas impassible ! Si on le prie, il a pitié et compassion. Il souffre une passion d'amour" 19 . Le Dieu d'Origène s'intéresse donc passionnément à l'homme en son histoire.

De Karl Rahner à Joseph Moingt en passant par Jürgen Moltmann, c'est bien cette pensée qui les guide dans leur propos : nous ne pouvons pas séparer la Trinité immanente de la Trinité économique.

"L'histoire que Dieu fait en se dévoilant en elle n'est pas étrangère à son être" écrit J. Moingt 20 , ou encore "Dieu vit dans l'histoire ce qu'il vit en lui-même et comme il le vit en soi".

"Il n'y a pas de définition de l'essence divine qui pourrait faire abstraction de cette passion éternelle de Dieu que révèle la passion historique du Christ" 21.

Au fond, pourquoi préférerions-nous une représentation abstraite de Dieu comme celle des Grecs à cette présentation de Dieu en Jésus-Christ ?

Avec Dieu, avec Jésus-Christ, le problème du mal est celui du salut de l'homme, d'un Dieu passionné pour l'homme.

1 La route qui nous change, Cana, p.97.
2 Xavier Thévenot, La Bioéthique, p.110.
3 Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Plon, 1988.
4 Paul Ricoeur, La Mal, un défi à la philosophie et à la théologie, Labor et Fides, conférence donnée à l'université de Lausanne, faculté de théologie, 1985, p.15 et s.
5 Philippe Nemo, Job ou l'excès du mal
6 A. Gesché, Le Mal, Cerf.
7 Saint Thomas, Somme théologique, question 2, article 3.
8 Albert Camus, Actuelles I, Chroniques 1944-1948, II, 271.
9 "Supprimer ainsi le non-sens de la souffrance est pour Nietzsche un scandale". Croire quand on souffre, Y. Chabert, R. Philibert, p.69
10 Nietzsche, Le Gai Savoir, collection Idées, Gallimard, p.229-230.
11 Cité par Y. Chabert et R. Philibert op.cit. p.71.
12 Un document assez récent, dont l'autorité est malgré tout secondaire, se trouve dans la Documentation catholique, août 1975, n° 1681 : Foi chrétienne et démonologie.
13 Cité dans Croire quand on souffre, op.cit., p.85.
14 Sur l'origine radicale des choses, 1697, cité dans Profil philosophie n°712, Leibniz, Matin, p.49. Le petit recueil de textes de Leibniz mérite la lecture, on y trouve aussi des extraits de "La cause de Dieu défendue par sa justice", 1710.
15 En nous inspirant d'un très beau texte de A. de Brabant, in Manuel de catéchèse pour jeunes et adultes, A. Fossion, Desclée, p.353 ss.
16 Le Mal, op.cit. p.38 ss.
17 Le Mal, p.43.
18 Idem p.36.
19 Homélie sur Ezéchiel, VI, 51.
20 Joseph Moingt, L'homme qui venait de Dieu, p.690
21 Jürgen Moltmann, Trinité et histoire, p.49. Ou encore : "La connaissance de la croix du Christ rend la métaphysique historique et l'historique métaphysi


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Modifié le  14-02-2012.