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Le Sermon sur la montagne (5-7)

Anselm Grün

Il s'agit du premier grand discours de Jésus. Il n'est guère d'autre texte sur lequel les exégètes se soient autant exténués. La question qui revenait sans cesse était de savoir si les commandements que Jésus y proclame peuvent être observés, ou non. De nos jours, on s'est demandé si l'on peut les appliquer en politique. De tout temps, ce discours a été compris comme le message essentiel du Nouveau Testament, et nul chrétien ne peut l'esquiver sans être interpellé par Jésus : est-il prêt à obéir?

Ce premier discours de Jésus, le plus long aussi, Matthieu l'a articulé et rédigé avec adresse. Il a placé le Nôtre-Père exactement au milieu. Toutes les exigences formulées dans ce sermon sont centrées sur cette prière, donnée par Jésus à ses disciples. Je n'ai pas l'intention d'interpréter en totalité le Sermon sur la montagne, mais seulement de le considérer comme l'unité de la prière et de l'action. La composition même du texte a pour moi un sens théologique. Les exigences de Jésus ne peuvent être respectées qu'à partir de la prière et de l'expérience qu'elle nous procure, celle d'être enracinés dans notre confiance filiale envers le Père du ciel. Matthieu ne disjoint pas la prière, le travail et l'action ; c'est par là que se manifeste sa théologie de la grâce. La nouvelle façon d'agir qui distingue le chrétien procède de l'expérience de la prière, qui nous enseigne que nous sommes aimés sans conditions par Dieu, notre Père et notre véritable Mère. Qui s'éprouve lui-même dans la prière comme fils ou fille de Dieu traduira cette expérience par un comportement différent ; sinon, la prière reste sans effet, centrée sur un moi narcissique. L'action à laquelle incite la prière ainsi conçue doit être salutaire à l'échelle du monde entier et rétablir la communication rompue entre les hommes.

Le Nôtre-Père commence par l'invocation familière du Père ; le grec pater est sans doute la traduction du terme abba, qui signifie « cher père » et dont Jésus use couramment. Les Grecs tout comme les Juifs pouvaient s'adresser ainsi à Dieu, et les disciples ont dû percevoir quelque chose de la tendre familiarité avec laquelle Jésus s'adressait à son Père. Il nous est permis, à nous les humains, de nous approcher ainsi de ce Père aimant et miséricordieux et de lui demander ce qui assouvira notre plus profond désir.

La première demande est que soit sanctifié le nom de Dieu, qui englobe son être et sa sainteté : il est profané quand les hommes négligent Dieu et ses commandements. Dans le Nôtre-Père, Dieu est prié d'intervenir dans ce monde, où plus rien de lui n'est visible, pour y manifester à nouveau sa sainteté et sa magnificence. Or celle-ci apparaît dans l'être humain quand il réalise en lui-même l'image de Dieu. Irénée l'avait déjà dit: «Gloria Dei homo vivens » : «La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant. » Ulrich Luz interprète cette prière comme une exhortation que les fidèles se donnent à eux-mêmes: «Sanctifions le nom du Seigneur» (p. 343). Il est probable que les deux sens s'additionnent : que Dieu lui-même sanctifie son nom, mais le fidèle qui s'adresse à lui doit contribuer à cette sanctification, en son être et par sa façon de vivre.

À cette prière correspondent les huit béatitudes : elles dépeignent l'homme nouveau fait à l'image de Jésus, et ce dont il devient capable en plaçant sa confiance et son désir en Dieu. Il s'agit d'attitudes éthiques que l'homme doit s'efforcer de développer; les béatitudes montrent que ces huit attitudes intérieures et les comportements qui leur correspondent portent des fruits, qu'ils rendent heureux dès à présent celui qui les adopte. Jésus ne promet pas le bonheur aux seuls pauvres, mais aussi à ceux qui sont prêts à tout abandonner, à se détacher de tout. Il ne déclare pas bienheureux ceux-là seuls qui ont faim, mais aussi ceux qui sont affamés de justice. Si le disciple de Jésus s'efforce d'accéder à ces attitudes et s'identifie à elles, il réalise la gloire de Dieu en même temps que son propre bonheur. À l'origine, le mot grec makarios était réservé aux dieux ; avec les huit attitudes béatifiques, les humains qui ont appris à vivre autrement ont part à la gloire et à la félicité divines et le nom de Dieu est sanctifié.

Ces huit attitudes par lesquelles l'être humain se montre fils ou fille de Dieu, frère ou sœur du Christ sont: la pauvreté en esprit («une âme de pauvre»); l'affliction (où l'on supporte sa propre insuffisance et le gouffre entre la négligence de ses comportements et la miséricorde de Dieu) ; la non-violence, la douceur dont on use envers soi-même comme envers les autres ; la soif de justice, la miséricorde, la pureté du cœur; l'amour de la paix ; le consentement à être «persécuté pour la justice». Il s'agit finalement de huit vertus dont l'être humain a besoin pour que sa vie ait une valeur et soit donc réussie. Ce sont d'autres vertus que celles qu'énumèrent les traités grecs. C'est à travers ces attitudes que l'on peut reconnaître l'image du véritable disciple, et celle de Jésus lui-même. Elles sont toutes récompensées par Dieu, mais il ne faut pas entendre par là une rémunération extérieure ; les vertus portent en elles-mêmes leur propre salaire. Celui qui est pauvre dans son cœur possède déjà Je Royaume des Cieux, il est ouvert à Dieu et connaît la satisfaction de ses plus grands désirs.

«Fais venir ton règne, » Cette prière renvoie au passage du Sermon qui qualifie les chrétiens de «sel de la terre» et de «lumière du monde» (5.13-16). Le sel est chargé d'une quadruple signification : « Il protège de la putréfaction, relève la fadeur des mets, purifie les offrandes et l'enfant nouveau-né, participe à l'alliance qui unit Dieu et les hommes et les groupes humains entre eux» (Grundmann. p, 137). Quand les chrétiens se laissent guider par l'esprit de Jésus, ils remplissent une fonction importante à l'échelle du monde. Ils empêchent les hommes de pourrir intérieurement, car les exigences du message de Jésus les maintiennent en vie. Les chrétiens ne se contentent pas de s'adapter aux circonstances extérieures, et quiconque est pénétré de l'esprit de Jésus exerce une influence purificatrice sur son entourage; il y apporte de la clarté, il ne se laisse pas perturber par les affects d'autrui. Enfin, les chrétiens ont le devoir de créer des liens entre les différents groupes humains. À travers tous ces effets, le Royaume de Dieu s'établit dans le monde.

Les chrétiens sont la lumière du monde, une lumière qui brille dans leurs œuvres bonnes et les louanges qu'ils adressent au Père du ciel, même si leur communauté est petite, insignifiante. C'est là une affirmation essentielle que Matthieu ne cesse de répéter. Il ne met pas le Royaume en rapport avec la justice au sens paulinien, mais avec l'action juste. Quand l'homme agit bien, quand il accomplit les commandements de Jésus, le Royaume s'établit dans ce monde. L'image de la lumière ne concerne pas seulement l'individu qui s'y est rendu transparent, mais aussi la communauté chrétienne qui, pratiquant le pardon et la réconciliation, répand cette lumière. Quand deux ou trois êtres agissent selon l'amour divin, il émane d'eux quelque chose qui transforme le monde.

«Que selon ta volonté tout s'accomplisse tant sur la terre qu'au ciel. » Cette prière trouve sa réalisation dans les six antithèses par lesquelles Jésus décrit avec précision la justice nouvelle qu'il attend de ses disciples. Six fois. Matthieu oppose l'interprétation des commandements de l'Ancien Testament selon les maîtres juifs à celle qu'en donne Jésus parlant avec autorité. Le nouveau comportement que Jésus requiert de ses disciples est l'expression d'une justice bien plus grande que celle des scribes et des pharisiens (5,20). Jésus n'abolit pas la Loi donnée sur le Sinaï, au contraire il l'accomplit; ses paroles sont la porte qu'il faut franchir pour en comprendre le sens. Le commandement central est celui de l'amour, accomplissement et non pas révocation de la Loi et des prophètes (5,17). Jésus ne veut ni durcir la Loi ni la supprimer, mais dégager la véritable intention qui fonde chacun des commandements ; il nous montre comment ne pas en rester à leur lettre, mais en découvrir l'esprit (cf. Limbeck. p. 85 sq.).

Jadis, on a souvent interprété ces antithèses dans un sens antijuif, mais il ne s'agissait là que d'un préjugé : elles se comprennent dans une grande mesure à l'intérieur même de la controverse juive sur la compréhension de la Loi. Jésus se distingue par sa radicalité, d'une part en mettant l'amour au centre des commandements, d'autre part en les interprétant comme visant la personne humaine tout entière et surtout son cœur. Jésus n'enseigne pas là une simple éthique de conviction, mais l'éthique du comportement dicté par un cœur tout ouvert à Dieu. Jésus en place l'origine dans la pensée et le sentiment. Celui qui s'en tient extérieurement à la Loi, mais garde un cœur plein de colère et de fiel, n'est pas un juste, l'amour de Dieu n'est pas en lui. C'est pourquoi la première tâche est de purifier le cœur de toute colère et de tout ressentiment, ce qui n'est possible que si l'on conclut la paix avec l'adversaire que l'on porte en soi-même.

Pour bien comprendre ces antithèses, il importe, en effet, de les interpréter non seulement sur le plan objectif mais aussi subjectif. Quand Jésus nous invite à faire la paix avec notre adversaire tant que nous sommes encore avec lui sur le chemin (5,21-26), cela signifie sans doute aussi que l'adversaire est parfois intérieur. Et c'est avec lui qu'il nous faut nous réconcilier; sinon, il peut arriver que le juge en nous, le surmoi, nous jette dans la prison de nos propres reproches, de nos obsessions et de nos angoisses. Une fois enfermé dans cette prison intérieure, il est difficile d'en sortir. On l'observe chez beaucoup de scrupuleux obsessionnels qui tournent en rond dans leur sentiment de culpabilité, sans trouver d'issue. Quand Jésus nous commande d'arracher notre œil droit et de nous couper la main droite s'ils nous poussent à pécher, il ne nous invite assurément pas à l'automutilation, interdite aux Juifs, et sur ce point encore Jésus pensait sans aucun doute en Juif. L’oeil droit, c'est celui qui évalue et juge toutes choses, qui veut voir clair en tout et qui dévoile tout en public ; la main droite, celle qui saisit tout objet, qui voudrait tout faire et qui croit cela en son pouvoir, même sur le plan intérieur. Ce côté conscient, il faut lui imposer des limites afin que le côté gauche, celui de l'inconscient, reçoive son dû. L'œil gauche, c'est celui qui sait encore s'étonner, regarder sans juger, s'identifier avec ce qu'il regarde ; la main gauche est celle qui reçoit, qui crée la relation. Celui qui vit uniquement sur le plan de la conscience se retrouvera dans l'enfer des forces et des besoins inconscients qui le déchirent. Toutes les paroles de Jésus sont des invitations à vivre, à nous garder d'une vie tronquée qui se détruit elle-même.

Plus que toutes les autres, les paroles de Jésus sur la rétorsion et l'amour des ennemis ont suscité la discussion. Il ne conseille pas la passivité, il montre au contraire la voie d'une élimination créative du mal. Les quatre exemples qu'il énumère (5,38-42) ne sont pas des commandements, mais des cas concrets d'un amour plus fort que le mal. Celui qui se sent aimé de Dieu sans conditions et protégé par lui sait qu'il n'a pas besoin de défendre son droit devant la justice ou de réagir à la violence par la violence. Pour les Juifs, donner une gifle, c'est moins user de violence que déshonorer celui qui la reçoit. Qui se sait honoré par Dieu n'a pas à se faire de souci pour son honneur. Il peut même abandonner le manteau dont il a besoin pour se couvrir la nuit. S'il connaît la paix dans l'amour divin, il gagnera l'amitié de l'occupant, du soldat romain, en marchant avec lui non pas un mille, comme il pouvait y être contraint par la loi, mais deux ; il refusera l'hostilité, il verra au contraire dans l'autre l'ami possible. De tels comportements rompent le cycle éternel de la violence et de la contre violence, de la haine en réponse à la haine, de la blessure pour la blessure, et créent de nouvelles possibilités d'être ensemble.

Cet amour de l'ennemi, les Pères de l'Église l'ont considéré et exalté comme la caractéristique véritablement nouvelle du chrétien. Les païens eux-mêmes se sont étonnés de ce commandement. Or. on retrouve cet amour pour tous les humains, y compris les moins aimables, dans la pensée juive et dans la pensée grecque. Marc Aurèle. par exemple, affirme : « Aimer même ceux qui nous ont causé du tort. c'est pour nous, humains, un devoir tout particulier» (cf. Gnilka. p. 191). Le stoïcisme fondait cet amour de l'ennemi sur la liberté intérieure et la parenté de tous les hommes ; le bouddhisme aussi le connaît (Gnilka, ibid.). Nous ne devons donc pas abuser de ce commandement chrétien en plaçant notre religion au-dessus des autres, mais comprendre en quoi l'amour de l'ennemi selon Jésus est spécifique du christianisme : « Eh bien, moi je vous dis : aimez vos ennemis : priez pour ceux qui vous pourchassent. Ainsi deviendrez-vous les enfants de votre Père qui est dans les cieux» (5,44-45). Une façon d'aimer ses ennemis, c'est de prier pour eux : par là, je les remets à Dieu afin qu'il fasse ce qui sera bon pour eux. Qui aime ses ennemis montre qu'il est fils ou fille de Dieu; cet amour caractérise la filiation divine, imitation de Dieu qui «fait lever le soleil pour les bons comme pour les méchants» (5.45). En pratiquant l'amour des ennemis, nous entrons dans un nouveau rapport de proximité avec Dieu. Selon Matthieu, ce comportement différent n'est pas seulement l'expression d'un changement de notre être, il est aussi le moyen concret d'accéder à l'expérience du Dieu de miséricorde dont nous sommes les fils et les filles.

C. G. Jung a interprété ce commandement comme l'invitation à aimer d'abord l'ennemi qui est en nous. C'est seulement ensuite que nous devenons capables d'aimer aussi celui qui est au-dehors, car nous voyons en qui nous veut du mal un frère ou une sœur, tout aussi dominé que nous par des pulsions destructrices : nous découvrons en lui, en elle, le même mal que nous avons découvert en nous-mêmes. L'animosité résulte souvent d'une projection : l'autre projette sur nous ce qu'il ne peut pas accepter en lui-même. Qui se connaît et s'accepte prend conscience de sa projection et cesse d'être déterminé par elle ; il ne devient pas l'ennemi de celui qui projette sur lui ses propres affects hostiles  mais voit en lui le désir de vivre en paix avec soi- même et avec sa vie. Aimer son ennemi ne signifie pas que l'on n'ait pas le droit de lui imposer des limites. Il n'est pas bon pour l'être humain de vivre sans restreindre ses tendances destructrices ; il a à la fois besoin d'être contenu, et d'un amour capable de le guérir de son hostilité.

Aimer son ennemi, c'est avoir part à la perfection divine. Cette perfection signifie intégrité et complétude ; elle s'exprime dans l'amour sans limites que Dieu porte à l'être humain. Si celui-ci accepte de suivre «la loi parfaite, celle de la liberté», selon l'expression de l’apôtre Jacques (Je 1.25), celle de Jésus, il accède à cet aspect de la nature divine. Si l'expérience de la perfection divine rend possible un comportement nouveau, celui auquel Jésus nous appelle peut aussi conduire à une nouvelle expérience de Dieu, car l'enseignement de Jésus nous met en rapport avec la vérité de Dieu. Les images que nous nous sommes faites de lui sont détruites, il est éprouvé comme le Père du ciel qui nous donne force et courage de tracer la voie de la réconciliation dans un monde divisé par les conflits. Le comportement que Jésus attend de nous, ce n'est pas l'adaptation, l'application à ne pas se faire remarquer, c'est celui d'une maturité qui se sait aimée et soutenue par le Père et peut suivre la voie nouvelle de l'amour et de la paix. Cette faculté d'aimer l'ennemi naît de la prière que Jésus a enseignée à ses disciples. Et cet amour est la réponse à la prière quotidienne des chrétiens, par laquelle ils s'ouvrent toujours plus à Dieu afin que son esprit les pénètre sans cesse davantage et que sa volonté se fasse en eux et par eux. Ainsi pourront-ils apporter au monde la transformation et le salut.

Après avoir résumé ses antithèses par le mot de «perfection», Matthieu interrompt l'enchaînement des paroles de Jésus sur lesquelles est construit le Sermon sur la montagne. La différence avec le discours sur les béatitudes dans l'évangile de Luc est frappante : à la parole de Jésus que Luc rend par «Devenez généreux comme votre Père est généreux » (6,36) succède immédiatement l'interdit: «Ne jugez pas» (6,37). Ici, Matthieu intercale, dans son chapitre 6, une sorte de poème didactique sur trois formes de piété que les Juifs pratiquaient, au-delà du respect de la Loi : l'aumône, la prière et le jeûne. Jésus les reprend à son compte tout en les critiquant. Elles n'ont de sens que si elles viennent du cœur et ne sont pas destinées à attirer les louanges des hommes. « Aussi, toi, quand tu donnes, fais en sorte que ta main gauche ignore ce que fais ta main droite. Donne en secret» (6,3) : tout calcul doit être exclu, et toute autosatisfaction ; les œuvres bonnes doivent rester cachées non seulement aux hommes, mais encore à l'ego de celui qui les accomplit, son juge intérieur ne doit rien en retirer. L'aumône doit couler comme de source, et non pour que notre bonne action nous place au-dessus des autres.

Celui qui prie doit se retirer dans sa chambre et en fermer la porte : « et prie ton Père présent dans le secret» (6,6). Il ne suffit pas que la chambre extérieure cache ma prière aux yeux d'autrui ; je dois aussi me retirer dans ma chambre intérieure, la chambre secrète du cœur, d'où émane la vraie prière. Là, je ne fais plus qu'un avec Dieu, sans y réfléchir je suis en lui ; tel est le mystère de la prière. Pour Jésus, prier signifie tendre vers Dieu la part secrète de mon cœur. Le Père voit tout ce qui est caché ; si je le lui présente, il l'éclairera et le transformera par la lumière de son amour. Cela implique que je présente à Dieu tout ce qui, en moi, m'est caché à moi-même : l'inconscient. Sa lumière doit plonger dans les abîmes de mon âme, afin de les transformer aussi. La prière du disciple de Jésus ne doit pas être bavarde, comme celle des païens (6,7), ni résulter d'une volonté de mettre Dieu sous pression pour qu'il fasse quelque chose ; elle doit naître de la confiante assurance que Dieu sait ce dont l'homme a besoin.

Au cœur de cet enseignement, Matthieu place sa propre prière, le Nôtre-Père ; elle enseigne au chrétien la vraie prière. En même temps - marquant le point central du Sermon - le chrétien apprend ce qu'il est au plus profond de lui-même : fils ou fille de Dieu, et quel comportement correspond à cette identité.

La demande concernant le pain quotidien trouve son interprétation dans les propos de Jésus sur l'aumône, la prière et le jeûne, ainsi que dans le poème didactique sur le rejet du souci par l'abandon à la Providence. Les exégètes se sont beaucoup interrogés sur la traduction du mot epiousios : la plus vraisemblable est «du jour suivant». Cette prière «renvoie à une situation sociale où il ne va pas de soi que la nourriture du lendemain soit assurée» (Luz, p. 347). Meinrad Limbeck, lui, penche pour «ce qui est nécessaire à la vie» ; le sens serait alors «donne-nous aujourd'hui le pain dont nous avons besoin » (Limbeck, p. 107). Si nous interprétons cette prière en fonction du chapitre 6 tout entier, elle signifie que nous avons le droit de demander à Dieu ce qu'il nous faut, mais que nous devons comprendre aussi qu'il souhaite donner le nécessaire à d'autres par notre intermédiaire. Cette prière n'est donc pas simplement passive, elle peut impliquer notre responsabilité. Dans le jeûne, je comprends que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais que Dieu seul peut combler mon plus profond désir. Le jeûne relativise la prise de nourriture. Et me rendant attentif à ce que je consomme, il m'ouvre à la reconnaissance des dons de Dieu. Cette prière ne doit pas être accompagnée d'un souci anxieux qui remplirait mon cœur. Dans notre besoin de nourriture et de vêtements, Jésus nous renvoie aux oiseaux du ciel et aux lis des champs ; il veut ramener à une Juste mesure les critères qui déterminent notre vie. Notre souci dominant ne doit pas être celui des biens matériels, mais celui du Royaume de Dieu : « Votre Père dans les deux connaît vos besoins. Cherchez d'abord le règne des Cieux et la Justice qu'il instaurera. Le reste viendra après» (6,32-33). Le souci de la subsistance et du travail qui l'assure est le lot des humains, mais c'est leur souci du Royaume qui les rend vraiment humains. C'est lorsque Dieu règne en l'homme, que l'homme est vraiment homme, qu'il atteint la véritable liberté et est capable d'une nouvelle Justice et d'un nouveau comportement. C'est cela qui compte, et non pas la peur que l'on éprouve pour soi-même.

«Remets nos dettes comme nous remettons à qui nous doit. » Cette prière, Matthieu l'interprète d'une part en l'ajoutant au Nôtre-Père, d'autre part en ordonnant de ne pas Juger: «Si vous pardonnez à vos semblables leurs manquements, votre Père dans les cieux en fera autant pour vous» (6,14). On voit ici que la prière ne reste pas sans conséquences ; elle est liée au comportement, à la capacité de pardonner. Le pardon accordé serait falsifié s'il s'accompagnait d'un Jugement et d'une condamnation : si, tout en pardonnant à l'autre, Je l'accuse, Je prends la posture du Juste généreux, prêt à pardonner le pauvre pécheur; il en résulte une inégalité malsaine. Pour que le pardon que j'accorde produise son effet libérateur, il ne faut pas que Je me mette en position de supériorité ; Je dois donc renoncer
à tout Jugement. Au demeurant, l'acte de juger ne porte pas sur le seul comportement des autres, mais d'abord sur celui qui juge et sur sa façon d'agir. Dans l'accompagnement spirituel, je rencontre sans cesse des êtres qui ne cessent de s'évaluer, de se juger et de se condamner eux-mêmes. Or on ne peut avancer sur la voie qui mène vers Dieu qu'en renonçant à cette autoévaluation : les choses sont ce qu'elles sont, voilà tout, et ne peuvent changer que si l'on commence par les accepter. Condamnées, elles se dissimuleront dans l'inconscient, pour remonter à la surface au moment même où l'on ne s'y attend pas. Présenté à Dieu, ce qui me paraît si désagréable pourra être transformé par son Esprit. Cessant de me juger moi-même, j'apprends aussi peu à peu à ne plus juger l'autre et ses comportements, je le prends tel qu'il est. J'essaie de le comprendre, je vois dans sa façon d'agir une aspiration à la vie et à l'amour; je ne m'élève plus au-dessus de lui, je lui laisse la responsabilité de ses actes, que je lui renvoie sans les juger. Pardonner, cela veut dire laisser l'autre être tel qu'il est, il a le droit d'être ainsi. Je prie pour lui, pour qu'il trouve sa paix ; à côté de lui et non au-dessus, je partage sa détresse et son aspiration à se mettre en accord avec lui-même.

«Ne nous mets pas à l'épreuve, et garde-nous du mal.» Bien des gens s'offusquent à l'idée que Dieu puisse nous induire en tentation. Origène, déjà, traduisait cette ultime prière par: «Ne nous laisse pas succomber à la tentation. » Tertullien, quant à lui, traduit: «Ne permets pas que nous soyons induits en tentation» (Luz, p. 349). Selon Schnackenburg, le sens de cette demande est : « Ne permets pas que nous soyons tentés» (Schnackenburg, p. 67). À l'évidence, le traducteur grec de la prière en araméen n'avait pas ce problème. Nous ne pourrons comprendre que si nous ne disjoignons pas la prière de l'action. «L'être humain prie pour obtenir quelque chose qu'il détermine lui-même par son propre comportement » (Luz, p. 349). Nous ne pouvons donc pas rejeter la faute sur Dieu si nous sommes tentés ; nous le prions de nous rendre nous-mêmes capables de ne pas nous laisser tenter.

Une autre question est de savoir ce qu'il faut entendre par «tentation». Les moines des temps anciens considéraient la tentation comme une mise à l'épreuve. De même que la tempête oblige l'arbre à enfoncer ses racines toujours plus profondément, la tentation renforce le moine dans sa lutte contre le mal. Si nous interprétons cette ultime prière par référence au Sermon sur la montagne, les versets 13 à 23 du chapitre 7 nous donnent un exemple d'exégèse. La tentation, ce serait alors de prendre le large chemin qui mène à la perdition : celui du plus grand nombre. Se contenter de suivre les autres, de faire ce que tous font, c'est aller à sa perte. Chacun doit suivre sa propre voie. La tentation, dès lors, est de ne pas vivre ce que l'on est, mais de simplement se laisser aller dans la vie; c'est de refuser la vie. L'autre forme que peut prendre la tentation, c'est la confusion, d'où la mise en garde contre les faux prophètes qui se présentent comme d'innocentes brebis. Jésus dénonce ici l'abus de la spiritualité. Selon Grundmann, la tentation signifierait le risque d'apostasie, et c'est pourquoi il traduit: «Ne nous laisse pas tomber en situation d'apostasie, mais arrache-nous à la proximité du mal » (p. 203).

Les exégètes ont encore discuté sur la signification de ce Malin, dont Dieu doit nous préserver, ou de ce mal impersonnel. La plupart d'entre eux pensent aujourd'hui qu'il s'agit de tout ce qu'il y a de mauvais dans les êtres, des pensées, les souffrances, les épreuves, les instincts. Nous demandons à Dieu de nous sauver de ces dangers, du pouvoir du mal, et de développer en nous l'image qu'il se fait de chacun de nous. Dans les deux dernières demandes du Nôtre-Père, nous confessons notre crainte de voir nos forces insuffisantes face à la tentation et au mal. Cette crainte, nous la présentons à Dieu, à notre Père, en toute confiance, afin qu'il ne nous demande pas trop, mais nous garde en son amour à travers les turbulences et les dangers de notre vie.

Le Sermon sur la montagne s'achève sur une image. Qui écoute les paroles de Jésus et agit en conséquence «est semblable à l'homme avisé qui a construit sa maison sur le roc » (7.24). Écouter ne suffit pas, il faut aussi agir, comme le Deutéronome n'avait déjà cessé de le répéter. Tout comme Moïse, Jésus place ses disciples devant une alternative : ils ont à choisir entre « vie et bonheur, mort et malheur» (Dt 30,15, cf. Gnilka, p. 281). L'homme « avisé » sait de quoi dépend la réussite de son existence.

Interprétant cette image, saint Jean Chrysostome dit que celui qui se fonde sur le Christ ne peut être blessé par rien ; ni les tempêtes, ni les inondations, ni les outrages, ni les projections sur moi de l'inconscient des autres ne peuvent m'atteindre si je bâtis sur la Parole de Jésus, si je me définis à partir de lui, et non à partir du jugement des autres et de leur comportement envers moi. En revanche, si je bâtis sur des illusions, par exemple celle d'être reconnu et aimé de tous, mon édifice s'écroulera dès que quelqu'un m'aura blessé. La Parole de Jésus me montre le bon terrain sur lequel ma maison sera solidement enracinée et résistera à toutes les attaques : le fait que je suis fils ou fille de Dieu, inconditionnellement aimé. Si j'édifie mon existence sur ce roc, elle sera réussie.


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Modifié le  14-02-2012.