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Le discours contre les scribes
et les pharisiens (23)

Anselm Grün

Dans 1'histoire du christianisme, les « sept malédictions aux scribes et aux pharisiens» ont sans cesse été invoquées pour justifier 1'antisémitisme. Voilà pourquoi il nous faut interpréter ce discours de Jésus avec prudence. Ce chapitre a sans aucun doute contribué à répandre une image caricaturale des pharisiens – ou Séparés - et du judaïsme. Du point de vue historique, la sévérité de Matthieu peut s'expliquer par le fait que la communauté chrétienne avait été exclue par les scribes, lors du synode de Jamnia (vers l'an 90). Après la destruction de Jérusalem en 70, les pharisiens formaient le seul groupe religieux subsistant dans le judaïsme, qu'il marqua de son influence. La communauté de Matthieu vécut avec douleur son exclusion de la Synagogue. Jésus lui-même avait entretenu d'excellentes relations avec les pharisiens ; ils parlaient avec lui, ils l'invitaient à leurs repas. Ils ont discuté ensemble, et sur bien des points sa vision des choses différait de la leur. Certains exégètes juifs soulignent néanmoins que ces divergences restaient tout à fait dans les limites du débat des pharisiens sur l'interprétation correcte de la volonté divine. Jésus ne rompait pas avec la tradition juive, il mettait seulement l'accent sur certaines possibilités d'interprétation. En milieu juif, plus d'une critique adressée dans ce chapitre à quelques scribes en particulier était formulée de manière identique. Du point de vue historique, le judaïsme n'a survécu après la catastrophe de 70 que grâce aux scribes et aux pharisiens qui « ont fourni à l'ensemble de l'existence le cadre des prescriptions les plus rigoureuses, sauvegardant ainsi l'antique tradition»  (Schweizer, p. 291). À l'inverse, le jeune mouvement fondé par Jésus, « qui avait vécu la présence de l'Esprit, le renouveau de la prophétie, la grande libération en vue de l'amour» (ibid.), devait marquer tout aussi radicalement sa différence par rapport à cette réinterprétation du judaïsme par les pharisiens.

Si nous voulons comprendre aujourd'hui le chapitre 23 et ses malédictions, il nous faut le faire dans la perspective de Matthieu, qui visait toujours la communauté chrétienne. Il introduit le discours de Jésus par ces mots: «Jésus s'adressa aux foules et à ses disciples» (23,1). Jésus ne parle pas pour les scribes (les lettrés) et les pharisiens, mais pour les chrétiens. Matthieu n'a pas écrit ce chapitre «parce qu'il aurait voulu porter un jugement particulièrement négatif et sans appel sur les pharisiens, mais pour inciter ses lecteurs chrétiens à un certain comportement bien défini » (Limbeck, p. 256). Son propos n'est pas tant de décrier les pharisiens d'alors que d'attirer l'attention sur les dangers qui menacent toute communauté religieuse : se cacher derrière les commandements et les prescriptions, commettre des abus spirituels aux dépens des autres, exercer un pouvoir sur eux sous le prétexte de religion, détourner l'attention de ses propres faiblesses humaines par un discours moralisateur, rejeter sur les autres les fardeaux que l'on n'est pas capable de porter soi-même. Tout au long de l'histoire de l'Église nous voyons sans cesse se manifester cette tendance au «pharisaïsme». Entre l'ambition affichée et la réalité, il y a un bien fâcheux abîme ; à chaque instant on a vu surgir des moralistes qui tenaient des sermons sur l'enfer, mais ne vivaient pas eux-mêmes comme ils prescrivaient aux autres de vivre. Ce chapitre 23 est d'une parfaite modernité, car tous ces dangers d'abus spirituel sont extrêmement répandus, surtout dans les milieux fondamentalistes et les groupes sectaires.

Jésus confirme l'autorité des scribes et des pharisiens: ce qu'ils enseignent est tout à fait juste, mais il leur reproche de ne pas lever le petit doigt pour écarter les fardeaux : pour interpréter la Loi de telle façon qu'elle ne devienne pas pour les hommes une charge inutile. Ils ne s'intéressent pas vraiment à eux, parce qu'ils ne partagent pas leur vie, mais se placent au- dessus d'eux. Ce danger ne concernait pas seulement les pharisiens de ce temps-là ; il menace au contraire chaque docteur de la Loi, chaque théologien, chaque pasteur chargé d'âmes. Jésus nous exhorte à nous demander si, en enseignant, nous partageons réellement les soucis et les détresses des humains, ou si nous nous contentons de prêcher une théologie abstraite et une morale trop exigeante qui ne correspondent pas à leurs besoins. Jésus veut une théologie de la miséricorde et non du mépris, une morale compréhensive, non une morale qui asservisse et suscite la mauvaise conscience.

Ces paroles de Jésus ne concernent pas seulement les responsables de l'Église, ceux qui y exercent une charge, mais chaque chrétien, quiconque prend le chemin de la spiritualité : tous nous pouvons être tentés de prier et de méditer pour être vus par les autres. Il ne s'agit plus actuellement de simples signes extérieurs, comme d'aller à l'église pour nous attirer la considération, ce qui n'est d'ailleurs plus guère un moyen d'y parvenir ; mais dans toute démarche spirituelle peut s'infiltrer l'idée que l'on est meilleur que les autres, qui vivent dans l'inconscience ; que l'on est plus profond, que l'on suit la bonne voie. Se plaçant au-dessus des autres, on abuse de sa foi pour rehausser l'estime que l'on se porte à soi-même, et esquiver ses propres problèmes intérieurs. Au lieu d'affronter sa vérité humaine, on s'identifie à un haut idéal spirituel, y puisant le sentiment d’être à part : de vivre selon l’esprit et de n'avoir donc pas besoin de se colleter avec des banalités. C'est ainsi que j'interprète les versets 5 à 7 : ils nous mettent en garde contre le narcissisme religieux qui ne se soucie que de ses propres affects et utilise Dieu pour son propre bien-être.

À partir du verset 8, Jésus s'adresse directement à la communauté chrétienne et à ceux qui la dirigent : «Mais vous, refusez qu'on vous appelle rabbi. Vous n'avez qu'un seul maître, et vous êtes tous frères. » «Rabbi» est un titre honorifique qui signifie: «mon Maître » ou « Toi qui es grand ». Il n'était sans doute pas employé à l'adresse des seuls pharisiens, mais aussi à l'intérieur de la communauté chrétienne. Matthieu ne combat pas ces docteurs de la Loi, car toute communauté a besoin de connaisseurs de l'Écriture, capables de l'interpréter pour les fidèles. L'évangile de Matthieu nous montre qu'il y en avait parmi les chrétiens : l'évangéliste n'en était-il pas un lui-même? Il s'en prend plutôt au goût qu'avaient certains d'entre eux pour les titres et le pouvoir. La communauté chrétienne se compose uniquement de frères et de sœurs, tous sous l'autorité d'un seul Maître, le Christ. Le mot adelphoi, «frères», évoque non seulement l'égalité mais aussi la solidarité.

Les chrétiens ne doivent pas non plus se décerner les uns aux autres le titre de « Père », titre qui ne s'applique pas au seul père selon la vie mais aussi aux personnes respectables, enseignants et bienfaiteurs. Le chrétien ne doit pas se sentir fils ou fille d'êtres humains, mais uniquement de Dieu ; c'est à Dieu qu'il est redevable de sa vie, et non pas à quelque gourou. Que des êtres se placent sous la dépendance d'un maître auquel ils se croient redevables de leur expérience spirituelle, de leur guérison, de leur salut, de leur vie même, est un danger fréquent. Si, grâce à un être humain, nous expérimentons un renouvellement de vie, c'est toujours de Dieu, le seul vrai Père, qu'il nous vient. Le verset 10 semble être une répétition : « Refusez le titre de guide. Vous n'avez qu'un seul guide et c'est le Christ. » Le mot «rabbi», de toute façon, désigne déjà aussi celui qui enseigne, mais ici Matthieu emploie le mot grec kathègèîès, qui renvoie, à l'évidence, aux lettrés grecs de sa communauté. Il désignait déjà Aristote, le maître des philosophes, le conseiller spirituel et guide de conscience (cf. Grundmann, p. 486 sq.). Or nul n'a le droit de disposer de notre conscience, sauf Dieu et Jésus Christ ; aucun conseiller spirituel autre que le Christ, notre Maître intérieur, n'a le droit de nous dire ce que nous devons faire ; il nous renvoie à notre Père, à Dieu, de qui nous tenons toute vie.

Ces paroles de Jésus (23,8-10) sont une exhortation permanente à chaque chrétien : on ne doit pas se mettre sous la dépendance des hommes ; elles sont aussi une épine dans la chair de l'Église, qui, malgré l'avertissement, a développé au fil du temps une structure hiérarchique. Aucune communauté ne peut, à l'évidence, se passer de structure, mais celle de l'Église, avec sa hiérarchie, reste placée sous le signe de la Parole de Jésus. Avec raison, Ulrich Luz s'insurge contre la prétention à résoudre la contradiction entre l'autorité revendiquée par l'Église et sa réalité concrète en considérant un peu vite le pouvoir comme un service, et en se contentant d'appeler « frères » ceux qui occupent le haut de la hiérarchie. L'Église a besoin d'une remise en question fondamentale de son pouvoir et de ses structures de pouvoir; elles sont, bien sûr, nécessaires, mais elles doivent être sans cesse relativisées et replacées sous l'autorité du Dieu unique et de Jésus Christ, le seul Maître. En insistant trop sur le service des évêques et du pape, on masque un pouvoir qui s'exerce en fait souvent de façon plus incontrôlée et plus radicale que dans la société civile, où le pouvoir est appelé par son nom et de ce fait déjà relativisé et limité.

Je n'ai pas l'intention d'interpréter ici le détail de ces malédictions. Je les considère seulement comme une mise en garde contre les abus de l'autorité spirituelle. On la constate aujourd'hui, surtout dans l'accompagnement des personnes mais aussi chez certains gourous, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Église : gens habiles à susciter pour le Christ un enthousiasme qu'ils exploitent inconsciemment pour s'assujettir les fidèles. Matthieu s'attend à ce qu'il y ait dans la communauté chrétienne des « scribes » qui interprètent le message de Jésus par rapport à l'Ancien Testament; les malédictions les visent aussi dans la mesure où ils parlent du Royaume des cieux, mais ne savent pas y entrer, parce qu'ils ne se soumettent pas vraiment à Dieu et à sa souveraineté. Ils cherchent à exercer le pouvoir, ils sont très bien renseignés sur Dieu, mais comme ils n'accèdent pas eux-mêmes au Royaume, ils empêchent leurs disciples d'y entrer (23,13).

La deuxième malédiction (23,15) vise les maîtres spirituels qui mettent les fidèles sous leur dépendance et font d'eux des fanatiques dévoyés. Cette expérience, certains chrétiens du temps de Matthieu l'ont faite, ceux auxquels les nouveaux adeptes convertis par les missionnaires juifs s'en prenaient avec une particulière dureté ; d'autres la font de nos jours. Les partisans fanatiques de certains maîtres sont intolérants, arrogants, et se laissent manipuler en vue de toutes sortes d'actes mauvais, depuis l'agression verbale contre quiconque ne pense pas comme eux jusqu'à l'attentat suicide.

La troisième malédiction présente une particularité; Matthieu y renonce à l'apostrophe introductive caractéristique des autres malédictions. Il ne s'adresse plus qu'aux « guides aveugles », il leur montre en quoi ils falsifient le sens de la religion en s'attachant à de petites prescriptions mesquines, par exemple à ce qui fait la validité d'un serment (23,16-22). Ce débat semble très loin de nous, et pourtant nous faisons l'expérience de distorsions analogues de la religion. Les règles extérieures prennent plus d'importance que le sens même de la piété, trop souvent des contraintes formelles dérisoires favorisent le développement d'une attitude mentale obsessionnelle dont il est difficile de se libérer.

La quatrième malédiction concerne la redevance de la dîme, qu'à rencontre de la prescription originelle (Dt 14,23) les scribes ont alourdie. Jésus n'est pas opposé à l'usage de cet impôt - on pourrait dire : à l'impôt perçu par l'Église -, mais il reproche aux scribes d'oublier l'essentiel à force de réglementation : «la justice, la compassion et la confiance» (23,23), expressions de l'amour qui doit marquer tout acte religieux et sans lequel il est vain. Jésus caricature leur attitude en citant un proverbe : « Guides aveugles ! Vous filtrez l'insecte quand vous avalez la chamelle ! » (23,24). Fixés sur des détails sans importance, ils ne voient même pas l'impureté qui s'insinue dans leur dévotion.

La cinquième malédiction prend l'image de la «purification de la coupe » pour évoquer celle de l'être humain. D n'y a guère de sens à ne nettoyer que l'extérieur; il faut regarder et purifier l'intérieur, «rempli de vice et d'envie» (23,25). Les pharisiens sont accusés de s'approprier le bien des pauvres, mais l'image pourrait aussi dénoncer un danger d'ordre spirituel. On aimerait bien posséder Dieu pour soi tout seul ; on abuse de la spiritualité pour conforter sa propre « intempérance» et se faire valoir, la religion devient une idéologie qui permet de se placer au-dessus des autres et finalement au-dessus de Dieu lui-même. Jésus est très sensible à cet abus. Dieu veut régner en l'homme, il refuse de lui servir à s'élever au-dessus de sa condition humaine.

La sixième malédiction poursuit cette opposition entre l'extérieur et l'intérieur. La façade a «belle apparence», mais dans le cœur il n'y a qu'«un tas d'ossements et de détritus », impureté, iniquité et hypocrisie. Jésus fustige ainsi une dévotion qui reste aujourd'hui fort répandue et dissimule une pourriture et une destructivité effrayantes. Chez ces faux dévots il y a beaucoup de réalités mortes, il émane d'eux une odeur de cadavre, leur piété est au service de la mort et non de la vie ; leur agressivité ne répand autour d'eux que destruction. Ils ont peur de la vie, ils la condamnent comme immorale et en écrasent tous les germes. Cette piété nécrophile se trahit par son langage, qui ne parle que de la mort et du diable, de la terreur du jugement, de la fin du monde.

La dernière malédiction porte sur la relation aux ancêtres. Les pharisiens prennent une vertueuse distance par rapport au meurtre des prophètes qu'ont commis leurs «pères», mais Jésus leur reproche de «remplir à ras bord la mesure» de ceux-ci. Notre relation au passé doit toujours être critique ; nous devons choisir avec soin ceux que nous donnons en exemple, à qui nous élevons des monuments. Vénérer des martyrs, cela peut nous conduire à les prendre pour alibi des tendances homicides que nous portons en nous tout autant que les meurtriers des premiers saints chrétiens ou les bourreaux des résistants au nazisme. Quand nous honorons des théologiens, nous devons considérer d'un œil critique les effets, bénéfiques ou maléfiques, qu'a produits leur théologie, faute de quoi nous répéterons l'histoire. Nous aimerions bien prendre de la distance par rapport aux actes négatifs de nos pères, mais nous ne comprenons pas que nous sommes exactement semblables à eux. Cela vaut déjà pour notre relation individuelle au père. Celui qui voudrait être tout à fait différent de son père manifeste souvent dans sa vie, de manière inconsciente, les traits qu'il rejette. Il en va de même de l'histoire d'un peuple ou d'une Église. Jésus nous engage à prendre une distance critique en face du passé, mais aussi à nous demander en conscience si nous ne sommes pas et n'agissons pas exactement comme les meurtriers des prophètes de notre histoire. Ainsi donc, ces sept malédictions sont des avertissements qui nous engagent à sonder notre conscience : ne faisons-nous pas de notre spiritualité un mauvais usage pour présenter bonne figure ? Notre religiosité ne provoque-t-elle pas chez les autres une dépendance qui nous assure un pouvoir sur eux ? Aucun groupe religieux n'est garanti contre de tels abus, qui peuvent s'infiltrer dans les milieux progressistes aussi bien que conservateurs, dans les Églises comme chez les adeptes du New Age. Partout il y a des gens qui, dans leur quête de spiritualité, restent prisonniers de leur ego ; atteint d'inflation, celui-ci se met alors à l'abri de toute critique. Les Latins déjà disaient: «Corruptio optimi pessima» : «La pire des corruptions, c'est celle de ce qu'il y a de meilleur. » L'abus de la spiritualité entraîne pour les hommes les plus grands malheurs.


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Modifié le  14-02-2012.