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Bettina Cottin
Enghien-les-Bains


La demande de Jacques et Jean est en parfaite cohérence avec les annonces répétées de la Passion de Jésus. Ils réagissent du mieux qu'ils peuvent à la situation difficile que doivent envisager le groupe et son maître et se conforment à ce qu'ils ont compris de la pensée de Jésus. Jacques et Jean réagissent avec les moyens et les connaissances théologiques de leur temps. Nous aurions tort de les en mépriser. Jésus ne les blâme d'ailleurs pas. Mais il profite de l'occasion pour exposer la nouveauté de son message 1. Plutôt que de blâmer à bon compte Jacques et Jean, demandons-nous en quoi l'enseignement de Jésus peut devenir une critique vivante pour nous, nos idées, nos pratiques.

Le contexte direct

Notre péricope est l'avant-dernière avant l'entrée de Jésus à Jérusalem (elle sera suivie de la guérison de l'aveugle Bartimée à Jéricho) et elle suit directement la troisième annonce de la Passion (vv 32-34), qui suit elle-même un dialogue à propos des récompenses à attendre pour avoir tout quitté en suivant Jésus (vv 28-31). Notons donc que cette problématique a déjà été évoquée par la bouche de Jésus.

Le contexte des trois annonces de la Passion

Dans la composition de Marc, les trois annonces de la Passion (en 8, 31-33 ; 9, 30-32 ; 10, 32-34) augmentent d'intensité à chaque fois. On progresse vers Jérusalem et s'approche donc du lieu de la catastrophe. La formulation passe de l'accord avec le plan de Dieu dans la première annonce ("il faut") par la conscience de l'horreur de tomber entre les mains des hommes dans la deuxième, pour aboutir à la description dans le détail des tortures et procédures à endurer, dans la troisième. La troisième annonce est faite à un cercle plus restreint, les Douze. En ce qui concerne les réactions des disciples, la peur augmente à chaque fois. Ceux d'entre eux qui réagissent activement sont ceux-là même que Jésus avait pris avec lui pour la résurrection de la fille de Jaïrus, sur la montagne de la Transfiguration, et qu'il prendra à l'écart à Gethsémani : Pierre, Jacques et Jean. Pierre avait réagi à la première annonce de la Passion en refusant cette perspective, en voulant protéger Jésus. Jacques et Jean réagissent à la troisième en acceptant cette perspective, en étant prêts à en partager les conséquences, c'est-à-dire le martyre. Leur demande n'est compréhensible qu'à partir de ce présupposé.

La signification de la demande de Jacques et Jean

Puisque Jésus insiste, Jacques et Jean acceptent la perspective du martyre. Dans leur esprit, ils sont solidaires du maître. Ce martyre ne peut revêtir à leurs yeux que des accents apocalyptiques : Jésus se désigne lui-même comme "Fils de l'homme" et il annonce sa résurrection. Jésus endosse donc à la fois l'identité du chargé de pouvoir de Dieu lors de l'instauration du règne de Dieu universel à la fin des temps (voir Daniel 7, 13) et l'identité des justes qui ressuscitent à la gloire éternelle à la fin des temps (voir Daniel 12, 1-4).

Il faut rappeler que la foi en la résurrection a été développée et consolidée suite aux guerres maccabéennes, lorsqu'une multitude de jeunes révoltés étaient morts au combat pour la bonne cause, existences fauchées trop tôt mais dont on ne pouvait admettre l'idée qu'elles soient exclues des promesses de Dieu. Le martyre, même quand il s'agissait de la mort de guerriers, a donc constitué un ressort pour le développement de la pensée de la résurrection, laquelle, rappelons-le également, n'était pas encore partagée unanimement par tous les courants du judaïsme du temps de Jésus. Si donc Jésus se référait à la résurrection, c'est qu'il allait y avoir martyre collectif, et s'il se référait au Fils de l'homme, c'est que la fin du monde, pour le dire en raccourci, était proche.
Notons encore que Jacques et Jean n'envisagent pas ici un combat armé. Ils en ont appris suffisamment aux côtés de Jésus pour savoir que leur mouvement est non-violent et se distingue p.ex. de celui des zélotes par le renoncement au combat armé pour raisons politiques, ou politico-religieuses. La Bible témoigne pour la suite du martyre au moins de Jacques, en  Actes 12,2. Sa disponibilité pour son Seigneur était donc tout à fait sincère.

Mais que signifie leur demande ?

Se trouver à droite et à gauche d'un personnage important, c'est faire fonction de conseiller particulier (exemples : I Rois 22, 19 ; Zacharie 4, 11) ou encore de garde du corps (exemples : II Samuel 16, 6 ; II Rois 11, 11). Mais le terme s'asseoir, associé à la gloire, requiert l'idée de trône. S'asseoir à la droite et la gauche de Jésus dans sa gloire, c'est exercer avec lui les fonctions royales qui seront dévolues au Fils de l'homme apocalyptique, régner et juger.

Le Fils de l'homme, dans la bouche de Jésus, a ces deux visages : celui qui souffre, meurt et ressuscite, et celui qui est revêtu de l'autorité de Dieu et viendra dans la puissance et la gloire à la fin des temps (cf. 8,38 ; 13, 26-27). Ce dernier est évoqué par Jésus jusque dans son interrogatoire devant le Sanhédrin, alors qu'il se tait le reste du temps, selon Marc (14,62). Une seule fois, le fils de l'homme n'a ni l'un ni l'autre de ces visages, ni souffrant, ni revêtu d'autorité et de gloire, et c'est dans notre péricope au v 45 ; nous y reviendrons.

Dans la tradition apocalyptique, on s'attendait à ce que les martyrs et les justes fassent office d'assesseurs lors du jugement et dans l'exercice du règne. Daniel 7, 27 et les traditions apocalyptiques ont forgé cette conviction dont il peut être intéressant de trouver les traces dans la Nouveau Testament. Pour le règne en général : I Pierre 2, 5-9 ; Apocalypse 1, 6 ; 2, 26-28 ; 5, 10. Pour le jugement en particulier : Matthieu 19, 28 (la parallèle synoptique du dialogue à propos des récompenses en notre Marc 10, 28-31) ; Luc 22, 28-30 (se situe en plein dans la Passion, après la Cène) ; I Corinthiens 6, 2 ; Apocalypse 3, 21. Les deux fonctions sont réunies en Apocalypse 20, 4.6.

La demande de Jacques et Jean signifie donc la requête que soit pris en compte leur martyre pour le Règne de Dieu et par conséquent, leur compétence pour régner et juger avec Jésus.

Mais pourquoi eux en particulier ? C'est aussi ce que se demandent les dix autres. Jacques et Jean sont les plus proches de Jésus, avec Pierre ; ils se sentent les plus disponibles au sacrifice personnel et pensent donc à leur responsabilité possible à la fin des temps. L'indignation des autres peut venir de la discussion générale, telle qu'on y fait allusion en 9, 33-37, mais qui n'a pas vraiment abouti. Ici, il s'agit d'une perspective apocalyptique ; mais le texte peut tout à fait traiter des concurrences au sein de l'Église primitive. Au niveau de la narration, l'indignation des autres est l'occasion pour Jésus de développer son enseignement.

La réponse de Jésus

Elle est donnée en deux temps, plus une conclusion surprenante.
Premier temps : Il confirme la perspective du martyre mais renvoie à la volonté souveraine de Dieu. Comme en 13,32, Jésus affirme que le détail des dispositions est réservé à Dieu. Il repousse par là toute tentative de fixation exclusive sur sa personne. Ceci correspond bien à son identification avec le Fils de l'homme, qui ne prend pas la place de Dieu, tout en prenant à son compte les prérogatives de Dieu, règne et jugement. Toute une christologie tient dans ces quelques mots.

La coupe, c'est l'épreuve mais aussi la distinction offerte par Dieu. Une fois de plus, nous sommes renvoyés à Gethsémané (14, 36). Le baptême, c'est l'initiation, le passage vers l'événement de salut, l'ouverture totale au Royaume de Dieu qui vient. Dans la bouche de Jésus, nous ne retrouvons ce terme, par rapport à sa Passion, qu'en Luc 12, 50.

Les places sont à ceux pour qui elles ont été préparées : ce v 40 fait irrésistiblement penser à la crucifixion des deux brigands à la droite et à la gauche de Jésus, rapportée par les quatre évangiles 2. Une fois de plus, la croix de Jésus bouleverse les valeurs et sert de vraie clé d'interprétation pour comprendre qui est Jésus-Christ.

Deuxième temps : Il reprend l'enseignement déjà donné en 9, 35-37. Il y ajoute la critique politique et oppose le fonctionnement de la communauté aux mécanismes de la domination.

La conclusion : la parole sur le Fils de l'homme. En 9, 37, Jésus s'était identifié à un enfant. Maintenant, il s'identifie à un serviteur. Le lien avec le texte dit du "serviteur souffrant", Isaïe 53 3, s'établit par l'idée que "sa vie est donnée en rançon pour la multitude". La mort de l'innocent expie le péché des coupables, encore un concept qui a pris de l'importance avec les mises à mort des martyrs. Et pourtant, la conclusion de Marc est surprenante par le choix du vocabulaire. Le "serviteur" est ici non pas "doulos", esclave, comme dans l'Ancien Testament grec, mais "diakonos", celui qui sert à table, un terme qui rappelle par transparence l'organisation de la première Église chrétienne, mais qui peut aussi se référer aux tâches ménagères et au rôle des femmes dans la famille (cf. 1, 31). Ce n'est peut-être pas un hasard si les questions de famille sont traitées peu avant notre péricope et que les contacts de Jésus avec les enfants se concentrent pour l'essentiel dans les trois chapitres entre la première et la troisième annonce de la Passion. Nous sommes dans une terminologie à la fois domestique et ecclésiale.  Dans l'enseignement des vv 43-44, le deux termes diakonos et doulos sont mis en parallèle, tandis que dans la conclusion le Fils de l'homme est défini par diakonos.

Comme nous l'avons déjà dit, c'est ici la seule fois où le fils de l'homme n'est présenté ni en tant que détenteur de l'autorité de Dieu, ni en figure de Passion. Ici, il est serviteur, en même temps que Sauveur, Sauveur en tant que serviteur.
Dans les Synoptiques, Luc place le parallèle  dans le cadre de la Cène, en ajoutant judicieusement la parole par laquelle Jésus s'identifie avec celui qui sert à table (en 22, 24-27), tandis que l'évangile de Jean accentue à fond l'innovation de Jésus en remplaçant la Cène par le service préliminaire de l'accueil à table, le lavement des pieds.

Cette terminologie "diaconale" instaure dans la réflexion chrétienne  une certaine distance par rapport aux constructions d'idées apocalyptiques, par rapport à la fixation sur les figures des martyres et, à plus forte raison, sur un Maître martyrisé et glorifié. Le discours de Jésus pose la volonté de Dieu comme limite à la spéculation humaine, et le service bienfaisant de l'autre dans la communauté comme limite à l'ambition humaine, fût-elle d'ordre spirituel.

Pistes pour la prédication

Servir, c'est aussi connaître la réalité de la vie, c'est acquérir l'expérience indispensable pour savoir de quoi une communauté a besoin, pour le jour où l’on a une responsabilité à prendre.

Les paroles de Jésus placent des limitent claires à nos spéculations et à nos ambitions. S'il est important de tenir compte de ceux qui passent pour être les derniers (cf. 10,31), tant dans la souffrance que dans le service, celui qui a le plus souffert ne peut pas automatiquement s'ériger en juge des autres, ni celui qui a le plus servi, en maître des autres. La volonté de Dieu est au-dessus de tous. La parole de Jésus nous invite à prendre du recul dans ce sens. L'Église doit toujours se confronter au problème de la cohabitation des "forts" et des "faibles" dans la foi et dans l'engagement. Le rappel des deux brigands à droite et à gauche de Jésus peut être salutaire.

La proximité des rencontres de Jésus avec des enfants ouvre une dimension spécifique à la notion de service. Elle gagne, si je peux dire, en douceur et vivacité.

On peut aussi prendre comme point de départ les pensées de Jacques et Jean (et leurs contemporains) et mener une réflexion autour du culte du (maître) martyr, d'une part, et du fanatisme, d'autre part. A noter : à la différence des "guerres saintes" de toute sorte, Jacques et Jean n'entendent pas devenir actifs mais comptent subir le martyre sans pouvoir ni vouloir se défendre.

La double image du Fils de l'homme peut déclencher des réflexions théologiques unilatérales : théologie de la gloire ou théologie de la souffrance. L'image du Fils de l'homme en tant que "diacre" corrige les deux. Il serait intéressant de voir en quoi cela peut avoir une influence sur la dynamique des grands courants spirituels contemporains, y compris ceux qui posent problème. La croix du Christ n'est pas unilatérale.  La résurrection est, avec la mort du Fils de l'homme, un des rares éléments à se trouver dans les trois annonces de la Passion à la fois…


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Modifié le  14-02-2012.