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La parabole du fils perdu, ou de « l'enfant prodigue »

Par Anselm Grün

C'est sans doute la plus belle de toutes les paraboles que raconte Luc; elle a fait l'objet d'innombrables interprétations, ce qui prouve à quel point elle touche les lecteurs. Raconter une parabole, en effet, ce n'est pas seulement proclamer une vérité théologique ; ces histoires ne visent pas à informer ou à démontrer, mais à nous contraindre à prendre position. Les linguistes parlent de «communication persuasive». En racontant une parabole, Jésus met quelque chose en mouvement chez l'auditeur. Nous ne pouvons pas lire celle-ci, telle que Luc nous la présente, sans entrer dans un processus intérieur de transformation. Les deux fils, l'aîné comme le cadet, nous placent devant cette question : où suis-je ? Plutôt du côté de l'un ou de celui de l'autre ? Suis-je les deux à la fois ? Ce motif des deux frères, précisément, indique notre polarité psychique. Nous avons en nous le cadet qui aimerait bien vivre sans tenir compte de la mesure et de la loi ; et nous avons en nous aussi l'aîné, qui est adapté et s'efforce d'observer tous les commandements. Il nous faut tenir compte des deux, relier en nous ces deux pôles. Cette parabole ne pointe pas un index accusateur qui nous ordonnerait pénitence et conversion. Luc la raconte plutôt de telle façon que nous ne pouvons pas éviter ces questions : où ai-je fait fausse route ? Me suis-je contenté de nourritures creuses ? Me suis-je perdu ? Et nous nous sentons incités à nous remettre en route vers la maison du Père, notre vraie demeure.

La littérature antique nous offre beaucoup d'exemples analogues sur le thème du fils reconnaissant une faute envers le père dont il a dilapidé la fortune avec une hétaïre. Plaute raconte l'histoire d'un père qui a perdu ses deux fils ; lorsqu'il les retrouve, il fête leur retour. La comédie connaît depuis Aristophane le couple que forment le jeune homme sage et l'écervelé (cf. Heininger, p. 151). Ces exemples montrent que Luc avait reçu sans aucun doute une formation rhétorique. Il connaît la littérature grecque, ses romans, ses comédies, ses tragédies et ses fables. De cette culture, il use afin d'atteindre directement le lecteur; son écriture crée un dialogue avec lui ; Luc a trouvé un langage qui atteint tous les cœurs, nul ne peut esquiver le message de cette parabole.

Le fils cadet ne supporte pas l'adaptation à la vie chez son père ; il lui réclame sa part d'héritage, il veut vivre, sans contrainte et tout de suite, ce qui correspond à l'attitude de bien des jeunes d'aujourd'hui. Il part pour un pays lointain, ce qui n'a rien en soi de répréhensible et témoigne seulement d'un esprit aventureux. Mais il se met à dissiper sa fortune « dans une vie dissolue » - le grec dit zon asotos : il vivait une vie déréglée, sans espoir de salut. Aristote définit ainsi le mot asotos : «Le dissipateur, c'est celui qui se détruit lui-même par son mode de vie» (Heininger, p. 159). Le jeune homme tombe si bas qu'il se met sous la dépendance d'un « habitant de ce pays » qui lui fait garder les porcs ; pour les Juifs, c'est l'image d'un homme qui a perdu toute dignité et s'est perdu lui-même. Échoué parmi les porcs, il ne peut même pas se nourrir des caroubes qu'ils mangent. Au plus profond de sa déchéance, ayant tout perdu, sur les ruines de son existence gâchée, il rentre en lui-même, il se retrouve ; du fond de son aliénation, il rétablit le contact avec son être profond, son lieu véritable. Il se livre alors à un monologue qui reflète exactement sa situation intérieure et permet au lecteur de la comprendre : « Les employés de mon père ont de quoi se nourrir en abondance et je suis ici à mourir de faim ! Je vais aller chez mon père et je lui dirai : Père, je suis coupable envers le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme l'un de tes employés» (15,17-19). Le jeune homme est bien près de s'abandonner tout à fait à sa perte, mais il y a en lui une voix qui le pousse à opérer un renversement ; il ne voudrait pas périr, et ce qu'il a reconnu pour vrai en son cœur, il le fait. Son père éprouve pour lui de la compassion, il accourt à sa rencontre - ce qui ne sied pas à un père de famille, mais il se soucie peu des convenances, son fils lui importe davantage ; « il court, se jette à son cou et l'embrasse tendrement» (15,20). Sans même le laisser achever son discours, il commande à ses serviteurs d'aller chercher des vêtements et des sandales, et de « passer un anneau à son doigt ». Ainsi le fils prodigue est-il complètement réintégré à la famille, et le père ordonne un festin : « Faisons une fête, car mon fils était mort et il vit à nouveau, il était perdu et il est retrouvé» (15,23-24).

Jésus raconte cette parabole aux pharisiens et aux « scribes » indignés de le voir manger en compagnie de «hors-la-loi» (15,2). Il ne nous enseigne pas ainsi seulement qui est Dieu et comment l'être humain peut se convertir et refaire son salut, mais aussi le sens de sa propre action. Celle-ci vise à faire apparaître la miséricorde divine ici-bas, afin que nous puissions en faire l'expérience. Il est descendu des cieux pour la proclamer : Dieu a pitié de ceux qui se sont perdus, aliénés eux-mêmes, et sont intérieurement morts. Mangeant et buvant avec les pécheurs, Jésus agit de la part du Père et manifeste de façon concrète sa mansuétude. Selon Luc, il en va de même chaque fois que l'Eucharistie est célébrée : en Jésus Christ, Dieu partage avec nous la fête de notre joie. Nous étions morts et nous sommes revenus à la vie, nous nous étions perdus et nous nous sommes retrouvés. Jésus se conçoit lui-même comme celui qui va rechercher les morts vivants et suscite en eux une vie nouvelle; cette parabole est destinée à leur rendre l'espérance. Eux aussi peuvent opérer une conversion, ils n'ont pas de raison de se laisser aller. Même si nous nous sommes beaucoup égarés et contentés de peu pour apaiser notre faim, le retour reste possible à la maison du Père, où il nous est donné de nous sentir chez nous, d'être pleinement ce que nous sommes : ses fils et ses filles.

Cependant l'invitation de Jésus se heurte à une résistance. Dans la parabole, le fils aîné reparaît et réagit avec une grande colère. L'Ancien Testament connaît cette colère du fidèle voyant Dieu user de miséricorde envers le pécheur : ainsi Jonas à propos de Ninive, et le Psalmiste évoque la colère du juste face à l'impie (Ps 37 [36],!). Chacun des trois personnages est caractérisé par son sentiment : le repentir du fils cadet, la miséricorde du père et la colère du fils aîné. Ce dernier ne représente pas seulement les pharisiens qui se donnent côté d'ombre trop souvent dissimulé derrière la façade de la piété.

Le père alors s'adresse à son aîné avec le même amour : « Toi, mon enfant, tu es continuellement avec moi, tout ce que je possède t'appartient. Il fallait faire une fête, être joyeux, car ce frère qui est le tien était mort et il vit à nouveau, il était perdu et il est retrouvé » (15,31-32). Ce propos est empreint de tendresse, mais le père rappelle à l'aîné que ce fils qui est le sien est aussi son frère : quand un frère égaré est retrouvé, quand ce mort revient à la vie, il y a vraiment lieu de célébrer une joyeuse fête.

On ne peut lire cette parabole sans être confronté à ses propres besoins, à ses désirs, à ses émotions, à ses aspirations. Les deux fils renvoient au Père miséricordieux : nous pouvons nous tourner vers lui, que nous soyons l'aîné ou le cadet, sage ou dissipé, aventureux ou adapté. Chacun des deux s'était perdu, à sa façon, l'un était mort par dérèglement, l'autre par une correction anxieuse. Le Père miséricordieux nous invite à la vie, à la fête, afin que nous découvrions en nous la vie et avec elle la joie.


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Modifié le  14-02-2012.