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La maladie et la guérison chez Luc

Par Anselm_Grün

La tradition a vu aussi en Luc un médecin, parce qu'il pratique le langage médical. Dans aucun des autres Évangiles on ne rencontre aussi souvent les mots iaomai, guérir, et therapeuein, rendre la santé. Le Christ est celui qui apporte aux humains le salut et la santé, qui guérit leurs blessures. Luc développe sa conception de la maladie et de la guérison à partir de l'image grecque de l'être humain. L'idéal des Grecs, c'est le kalos kagathos, l'homme beau et bon. Cette double qualité se manifeste dans la bonne santé : mens sana in corpore sano, diront les Romains. Selon Platon, l'homme sain est celui chez qui le corps et toutes les composantes de l'âme vivent en harmonie. La morale fait elle aussi partie de la santé, de même que la juste mesure. Celui qui, comme l'athlète, est obsédé par sa santé n'est pas vraiment sain. Le point décisif, c'est que tout en l'homme soit bien mesuré. Quand il tombe malade, sa dignité en souffre, l'harmonie de son âme est détruite. La guérison, c'est donc le rétablissement de l'harmonie et de la dignité. La chose devient évidente si nous interprétons les deux cas de guérison que Luc est seul à rapporter : celles de la « femme courbée » (13,11 sq.) et de l'hydropique (14,1 sq.). Les deux guérisons sont opérées le jour du sabbat; le sabbat, c'est le jour où Dieu s'est reposé, ayant vu que la Création était bonne. La guérison est pour Luc le rétablissement de la Création dans son état premier. Quand Jésus guérit, il parachève l'œuvre de son Père, il donne à voir comment était l'être humain selon la pensée de Dieu. Cette relation entre l'image grecque de l'homme et l'idée biblique de la Création belle et bonne à l'origine témoigne de la maîtrise de Luc, écrivain et théologien. Il proclame là encore son message de telle façon que les Juifs et les Grecs peuvent également le comprendre et l'aimer; il nous offre aujourd'hui encore une conception de la maladie et de la guérison qui nous est accessible. La psychologie a redécouvert le lien entre le corps et l'âme, et montré que beaucoup de maladies sont psychosomatiques. La guérison n'atteint pas seulement le corps, elle reconstitue aussi l'âme; c'est toujours l'homme tout entier qui doit recouvrer, intacte, la forme originelle, authentique, que Dieu lui avait destinée et que la maladie a endommagée.

La guérison de la « femme courbée »

Jésus enseigne dans une synagogue : « Une femme souffrait d'un souffle malsain depuis dix-huit ans. Elle était voûtée, incapable de vraiment se redresser. Jésus la voit. Il l'appelle et lui dit: Femme, tu es libérée de ta maladie. Il pose les mains sur elle ; aussitôt elle se redresse et célèbre la splendeur de Dieu» (13,11-13). L'expression « souffle malsain », traduite aussi par « un esprit qui la rendait infirme » ou « un esprit de maladie », signifie assurément que cette maladie n'est pas simplement corporelle, mais qu'elle manifeste une attitude psychique fondamentale : le mal physique trahit l'esprit qui détermine cette femme, un esprit qui la rapetisse, la courbe et la bloque. Elle est accablée par le poids de la vie et se laisse aller, elle renonce à lutter et traîne sa dépression et sa tristesse. Être ainsi courbé mène à la dépression ; on a le souffle court, on perd sa beauté originelle. Ce dos courbé pourrait aussi évoquer des sentiments interdits ; certains traînent tout un havresac d'affects verrouillés, ils font abusivement de leur dos une poubelle de leurs refoulements, préférant en souffrir plutôt que de prendre contact avec le refoulé.

Peut-être aussi cette femme a-t-elle été opprimée, lui a-t-on brisé l'échiné. Elle est en tout cas incapable de se redresser toute seule : de s'assumer elle-même. Le mot grec pantèlès (totalement, à jamais) signifie bien que le mal est incurable. Elle ne peut plus regarder vers le haut, mais seulement vers le sol, vers le bas ; elle est coupée du contact avec Dieu. Son horizon s'est rétréci, et elle a perdu sa liberté et sa dignité humaine, et cela depuis déjà dix-huit ans. Interprétant cela symboliquement, on pourrait dire : dix est le nombre de la complétude, de l'intégrité ; cette femme a perdu ce qui la rendait bonne et belle. Huit est le nombre de l'éternité et de l'infinitude ; dans l'Église primitive, les baptistères étaient octogonaux, montrant ainsi que par le baptême le chrétien participe de la vie divine, éternelle ; cette femme en est coupée.

Dans cette femme voûtée, Luc voit l'image de l'être humain opprimé, brisé, atteint dans sa dignité, et il nous montre que Jésus a toujours le pouvoir de nous guérir, comme il l'a guérie. Il n'est pas indifférent au malheur des humains. Il la regarde, il se tourne vers elle et lui rend ainsi de l'importance. Luc ne parle pas d'un sentiment de miséricorde, il le donne à voir. L'acte de Jésus montre la tendresse et la douceur dont il use I envers la femme ; après avoir remarqué sa détresse, il I lui parle. Le mot grec prosphônô (adresser la parole) I signifie qu'il établit un lien avec elle ; il la tire de l'isolement où elle s'est plongée, sans doute par honte. Elle se laisse alors ranimer par Jésus ; à l'évidence, il a I le pouvoir de s'adresser aux êtres de telle façon qu'il les atteint et les émeut. Il lui accorde guérison et libération. Au voisinage de Jésus, l'être humain ne peut plus rester prisonnier, il retrouve sa liberté et sa dignité originelles, uniques. Cela, Jésus l'exprime par l'imposition des mains ; dans l'Évangile de Luc et dans les Actes des Apôtres, celle-ci signifie soit la guérison accordée, soit l'appel à l'Esprit saint, soit les deux à la fois, car ils sont liés, l'Esprit étant toujours guérisseur et salvateur. Jésus lui imposant les mains, cette femme reçoit l'Esprit de Dieu, dont la puissance chasse sa faiblesse. Les disciples sont eux aussi appelés à imposer les mains et à communiquer cette force salvatrice, qui libère du pouvoir de Satan. L'être humain ne doit plus se laisser déterminer par de vieux schèmes existentiels, mais par la seule puissance libératrice de Dieu, par son amour que Jésus répand sur lui et qui le rend tel que Dieu l'a voulu. La femme courbée se redresse aussitôt, et « célèbre la splendeur de Dieu » : c'est l'accomplissement du « dix-huit », le contact avec Dieu est rétabli, ainsi que la complétude. Le mot grec pour ce « redressement», anorthô, s'emploie aussi pour la reconstruction d'une maison. Jésus est celui qui redresse l'être humain, restaure sa beauté première, reconstruit sa maison de telle façon qu'il plaise à Dieu de s'y établir dans sa gloire.

À cet acte guérisseur, le chef de la synagogue réagit avec irritation : le jour du sabbat, on ne doit pas travailler. Pour lui, il s'agit d'un travail humain; dans son interprétation abusive de la Loi, celle-ci est plus importante que l'homme. Pour Jésus, il s'agit d'un acte de Dieu. Il réfute ce rigorisme en évoquant les animaux : puisque même pendant le sabbat, on détache le bœuf et l'âne de leur mangeoire pour les faire boire, on peut aussi libérer les hommes. Pour Luc, Dieu est avant tout celui qui défait les liens et libère son peuple de la servitude. Le sabbat évoque la Création : au septième jour, Dieu se repose et considère la splendeur de son œuvre. La meilleure façon de célébrer le sabbat, c'est de redresser l'homme, de le rétablir dans son état originel, de lui rendre sa dignité et de s'en réjouir en louant Dieu. La réaction du peuple est tout autre : « La foule entière se réjouissait de tous les prodiges qu'il faisait» (13,17). Toujours les hommes réagissent par la joie quand Jésus leur offre la délivrance ; il ne parle pas de la joie, il la répand. Luc raconte cette histoire de telle façon que quiconque adhère vraiment à ce texte poursuivra son chemin moins courbé ; la délivrance ainsi dépeinte se communique au lecteur, à l'auditeur, qui s'en retourne conforté dans sa dignité.

La guérison de l'homme hydropique

Cette guérison, la deuxième rapportée par Luc, a lieu aussi pendant le sabbat (14,1-6). Elle est contée brièvement; l'important, c'est l'idée que la guérison n'est pas un travail humain, mais une œuvre de Dieu. Les médecins grecs ont souvent parlé de l'hydropisie ; à lui seul, le célèbre Galien la mentionne quarante-huit fois et donne plusieurs moyens pour la traiter (cf. Bovon, p. 471). Elle se manifeste surtout par des enflures abdominales ; elle affaiblit le cœur et peut aboutir à la mort subite. La tradition juive la considère en général comme provoquée par les excès sexuels, la calomnie et l'idolâtrie (le culte du veau d'or). Dans la tradition rabbinique, l'être humain se compose d'eau et de sang; qui perd l'équilibre entre les deux parce qu'il a quitté la vertu devient soit hydropique soit lépreux, quand le sang l'emporte. Aujourd'hui, nous dirions que quand l'être humain perd la mesure, quand il abuse de ses forces, son corps réagit de façon chaotique ; l'équilibre des différentes « humeurs » est détruit. Il s'agit donc de garder la mesure ; l'homme conserve la santé quand il vit conformément à sa nature, et tombe malade quand il la perd. Guérir signifie retrouver la juste mesure et vivre en la respectant.

Jésus demande aux docteurs de la Loi et aux pharisiens : « Est-il permis ou non de donner des soins durant le sabbat ? » (14,3). Cette question vise l'interprétation correcte du sabbat et de la guérison. Qu'impliqué le sabbat? Qu'est-ce que la guérison? Pour Jésus, le sabbat est « un jour où sont opérées des œuvres à l'image de celle de Dieu » (Bovon, p. 474). Or guérir est œuvre divine et non pas travail humain. Les pharisiens restant muets, Jésus agit selon l'esprit de Dieu : «II le saisit, le guérit et le renvoie » (14,4). Le mot capital est prononcé : iasato, « il le guérit». Ce mot, Luc l'emploie quinze fois. Jésus est le médecin qui remet les hommes dans l'état auquel Dieu les avait destinés, le thérapeute qui rétablit l'équilibre et la mesure chez ceux qui les avaient perdus. Le troisième mot qui définit l'acte de guérir, c'est apoluô : délier, libérer, renvoyer. Ce mot, Luc l'a déjà employé à propos de la guérison de la «femme courbée». Guérir, c'est défaire les liens de la maladie et des démons. Ici, le mot signifie « renvoyer ». Le malade peut désormais suivre son chemin. Cependant Luc aime jouer sur la polysémie des mots, et l'idée des liens dénoués, de la libération, est assurément présente aussi. Être guéri, c'est en même temps être délivré de tous les blocages. La maladie emprisonne ; tout assujettissement à des schémas existentiels, à des habitudes, à des attachements aussi, dégage en nous une énergie négative qui agit sur nous et sur les autres. La guérison nous en libère et dissout notre négativité intérieure ; nous devenons capables d'une relation saine, amicale avec les autres, caractéristique essentielle de la santé. Pour les Grecs, l'aptitude à l'amitié fait partie intégrante de l'image de l'homme « beau et bon ».

Dieu a créé l'homme libre et debout, et c'est dans cet état que Jésus le remet pendant le sabbat, le montrant ainsi tel que son Créateur l'a pensé. Luc associe la théologie de la Création et celle de la rédemption, celle-ci signifiant que la Création apparaît dans tout l'éclat de sa vérité. Créé bon par Dieu, l'homme est tombé malade, sous la dépendance de ses passions, de ses besoins. Jésus le libère et le remet debout, lui rend bonté et beauté : sa complétude. C'est précisément pourquoi chez Luc les guérisons les plus importantes ont lieu pendant le sabbat, quand Dieu se repose d'avoir créé. Il y a toutefois une autre raison encore pour laquelle Luc place ces deux cas au centre de sa théologie de la guérison. Le dimanche, les chrétiens se réunissent pour rompre ensemble le pain et célébrer celui qui est entré dans l'histoire des hommes pour les guérir et les redresser. Dans la liturgie, cette action de Jésus s'actualise, et c'est pourquoi chez Luc tous ceux qui assistent à la guérison du paralytique réagissent en disant: «Aujourd'hui, nous avons vu des choses extraordinaires» (5,26). Ce qui s'est passé en ce temps-là se passe aujourd'hui aussi, quand les chrétiens se réunissent pour l'Eucharistie dominicale. Elle est le lieu de la guérison ; la lecture et la méditation du récit évangélique peuvent nous faire participer au spectacle de la guérison que le récit de Luc nous présente.


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Modifié le  14-02-2012.