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Pistes sur La Passion Jean (18-19)

L’arrestation de Jésus : 

 Les soldats romains et les gardes juifs venus pour se saisir de lui, reculent et tombent à terre ; Jésus se présente à eux en disant : « C'est moi » (ego eimi) (18,6), ce qui ne veut pas dire seulement: je suis l'homme que vous cherchez, mais rappelle aussi la Révélation dans le buisson ardent : « Je serai : je suis » (Ex 3,14). Il se laisse saisir et lier afin que ses disciples puissent s'en aller librement; là encore nous voyons en image le mystère de sa mort : c'est nous tous qu'il affranchit de toute captivité, intérieure et extérieure.

L’interrogation en sept images:

·         Caïphe  avait donné ce conseil aux Juifs : « II est de votre intérêt qu'un seul homme meure pour toute la nation» (18,14) : Jésus meurt pour le peuple, afin que nous ayons la vie à profusion.

·         Jésus formule lui-même : «J'ai parlé au monde au grand jour, j'ai toujours enseigné à la synagogue et au Temple où se rassemblent tous les Juifs, je n'ai rien dit en secret» (18,20). Les Juifs représentent ici le monde qui se ferme à Jésus, tout comme aujourd'hui encore.

·         Pilate est un gouverneur brutal : comme lui, nous hésitons entre la profonde impression produite par Jésus et la crainte des réactions du monde, entre la fascination du divin et les doutes, entre le pouvoir et l'impuissance. Le symbolisme commence dès les premiers mots : «II est très tôt» (18,28), c'est l'aube, introduite avec solennité, l'aube du jour où Jésus est vainqueur du monde. Jean explique ensuite, avec ironie, que les Juifs n'entrent pas dans le prétoire «pour ne pas commettre d'impureté et pouvoir manger la Pâque» (18,29). Ils veulent manger la Pâque, sans voir que c'est le véritable agneau pascal qui va être sacrifié, celui qui les purifie et les sanctifie; s'ils le mangeaient, ils seraient prêts à accéder à la vraie liberté, au monde de Dieu, vaste espace de liberté et d'amour.

·         Jésus est l'accusé, mais il est en même temps souverain; c'est lui qui agit, en réalité. Il se présente à Pilate comme le vrai roi, tout en ajoutant : « Ma royauté n'est pas de ce monde» (18,36). Jésus vient d'un autre monde, celui de Dieu. Ce monde-là est fermé à Pilate, qui ne voit que les apparences. Ce que dit Jésus s'applique à nous aussi, et c'est le mystère de la rédemption, tel qu'il se révèle dans la mort de Jésus : chacun de nous est un roi, une reine, en vertu d'une dignité qui n'est pas de ce monde, et ce monde est sans pouvoir sur nous. Tel est le paradoxe : c'est précisément dans la Passion que cette dignité devient visible, quand nous sommes faibles, accablés, condamnés, flagellés, blessés, offensés, rejetés, abandonnés, cloués à notre croix et transpercés. Il est en nous un espace où nul ne peut nous atteindre.

·         Le véritable but du roi, c'est de porter témoignage en faveur de la vérité ; or Jésus dévoile, précisément dans sa Passion, la vraie nature de ce monde. Il donne à Pilate lui-même, tout empêtré dans son pouvoir, une chance d'ouvrir les yeux et de trancher pour la vérité, mais Pilate ne la saisit pas ; ce qui l'intéresse, ce n'est pas la vérité, c'est le pouvoir seul. Il refuse la vérité, il est dominé par le mensonge du monde. Jésus nous met en situation de décider si, comme Pilate, nous cédons au pouvoir et au mensonge, ou si nous adhérons à la vérité, à la liberté et à la royauté authentiques.

·         Pilate cède à la pression des Juifs et fait flageller Jésus. Quand Jésus ressort avec la couronne d'épines et le manteau de pourpre, Pilate le présente par ses mots : « Ecce homo ! » : « Voici l'homme ! » ou encore : quel homme! (19,5). C'est l'homme dans sa vérité qui apparaît ici. Ces mots de Pilate font apparaître dans toute sa netteté que le Verbe s'est fait chair (1,14). Jésus est l'Homme par excellence, parce qu'il vient de Dieu, tel que Dieu l'a pensé ; même les pires blessures ne peuvent altérer son image.

·         Pilate montre aux Juifs que, par la mort de Jésus, ils s'éloignent en réalité de leur vrai roi, de leur Dieu, et se livrent à l'empereur. «Nous n'avons pas d'autre roi que César» (19,15) : phrase lourde d'ironie, phrase de reniement. Pilate et les Juifs nous renvoient ici encore notre propre image : nous nous sommes voués au monde, chacun hésite entre puissance et impuissance, entre Dieu et le monde, la liberté et la dépendance.

La crucifixion en sept images:

·         Jésus porte lui-même sa croix : c'est lui qui agit. Il est crucifié entre deux autres condamnés (19,18) : comme lui, nous sommes au milieu, entre deux larrons ; il est notre véritable centre, lui seul nous permet d'assurer la cohésion de tout ce qui en nous s'oppose.

·         Pilate fait confectionner un écriteau portant en trois langues ces mots : « Jésus le Nazôréen, le roi des juifs » (19,19). Sans le vouloir, Pilate devient le missionnaire qui proclame la véritable nature de Jésus au monde entier, dans les trois langues qui symbolisent la sagesse.

·         Hautement symboliques sont aussi les vêtements de Jésus. Quatre soldats commencent par se les partager. Ces vêtements représentent le corps de Jésus, donné au monde entier qui en reçoit le salut et la complétude. Ces quatre soldats signifient aussi que le message de Jésus est porté aux quatre points cardinaux.

·         La tunique est ensuite décrite avec précision: «... sans couture, tissée d'une seule pièce à partir du haut» (19,23). Selon la tradition juive, Adam portait, comme Moïse, une tunique sans couture ; le grand prêtre porte lui aussi un vêtement fait d'une seule pièce. Jésus est donc le vrai grand prêtre, le vrai Adam, l'Homme véritable ; comme Moïse il tire le peuple de sa captivité et le conduit à la Terre promise ; en lui s'accomplit la vraie Pâque, le passage de ce monde à celui de Dieu. Cette tunique est tissée du haut vers le bas : du point de vue de l'artisanat, il y a assurément là une erreur, le tissage devant commencer par le bas, mais ce détail est lui aussi symbolique. Le corps de Jésus est venu d'en haut ; il est entier et tout pénétré de l'être divin, il récapitule le cosmos et lui apporte le salut par l'accomplissement sur la croix de l'Incarnation de Dieu en homme.

·         Au pied de la croix, se trouvent non seulement les quatre soldats, mais aussi quatre femmes. Alors que les disciples sont absents, à l'exception du préféré, les femmes affrontent l'épreuve et se solidarisent. Elles figurent le monde qui reçoit Jésus. Jean reprend ainsi l'assertion du prologue sur la parole : « mais à tous ceux qui l'ont reçue, / elle a donné le pouvoir d'être enfants de Dieu» (1,12). Ces quatre femmes pourraient aussi figurer symboliquement le fait que notre composante féminine, l'anima, est particulièrement accessible au mystère de Jésus, alors que notre part masculine reste souvent aveugle à la vérité profonde que Jésus nous a révélée. Un homme pourtant est présent sous la croix  le disciple que Jésus aimait. Il a été tellement transformé par l'amour de Jésus qu'il assiste à l'accomplissement de cet amour; il est témoin de l'élévation de Jésus, en lui, c'est Jésus lui-même qui est présent parmi les humains. Après la mort de Jésus il entreprendra de témoigner devant le monde entier.

·         Jésus établit un rapport de filiation entre ce disciple et sa mère. Marie représente la communauté juive et le disciple celle des païens. D'autres voient en Marie la famille de Jésus qui suit la même voie que la communauté des disciples. Le théologien américain Raymond E. Brown est d'avis que Jésus, sur la croix, rehausse la position de Marie à tel point « que son autorité dans la communauté johannique est égale à celle des apôtres masculins» (Sanford 1, p. 71). On peut également voir dans cette scène la conciliation des opposés: l'homme est invité à s'orienter vers la femme, et réciproquement. L'homme doit accueillir la femme dans sa demeure. La croix représente l'unité des opposés : Dieu et l'être humain, l'homme et la femme, les Juifs et les chrétiens.

·         Chez Jean, Marie n'apparaît que deux fois : au début, à Cana, et à la fin, sous la croix. Elle est la mère de la transformation, dont elle déclenche le processus à Cana et atteste ici l'achèvement. La mort sur la croix est aussi accomplissement des noces ; si, à Cana, la gloire de Dieu s'était déjà manifestée, maintenant tout, même la mort, connaît l'assomption dans son amour, les opposés sont réconciliés dans l'unité. À Cana, Marie est la porte par laquelle Jésus entre dans le monde  sous la croix, la porte qu'il franchit pour entrer dan la gloire du Père. Marie, la Mère, est en même temps l'image de la nouvelle naissance de l'être humain opérée par Jésus. En donnant pour fils à sa mère son disciple préféré, Jésus manifeste son amour pour toute l'humanité.

 

La mort de Jésus en trois versets:

Par trois fois, il use du même mot tetelesthai : «Tout est fait» (19,30). Cet accomplissement est celui de l'amour de Dieu, raison même de l'Incarnation (3,16).

·         Tous les mots sont ici chargés de sens symbolique: «J'ai soif» (19,28). Jésus aspire à vider le calice de la mort pour atteindre son but. Cette soif rappelle celle de la Samaritaine. Mais ce n'est pas seulement l'homme qui a soif de Dieu en Jésus, Dieu manifeste sa soif d'une humanité qui réponde à son amour.

·         Jésus doit néanmoins connaître l'expérience qui fut infligée au psalmiste : « quand j'ai soif voilà du vinaigre à boire » (ps 69 [68],22). Dans ce vinaigre, Jésus boit jusqu'à la lie l'aigreur humaine, et délivre ainsi l'homme du poison de ses sentiments négatifs. L'éponge imbibée de vinaigre est ici tendue au bout d'une branche d'hysope. L'hysope renvoie au rituel de la pascha. Sur la croix, c'est le véritable agneau pascal qui est sacrifié ; le monde perd son pouvoir sur Jésus et sur tous ceux qui croient en lui.

·         «... Et, inclinant la tête, il remit le souffle» (19,30). C'est vers nous qu'il incline la tête avec amour, c'est à nous tous qu'il remet son souffle d'amour: à nous qui sommes en bas, à tous ceux qui sont sur la terre, à terre, courbés, déçus, résignés, pour les recréer à neuf. Cet amour accompli, devenu sur la croix visible pour tous, se répand dans le monde, et, depuis lors, il a modifié la conscience humaine.

 

Le mystère de cette mort :

·         Les soldats s'assurent que le crucifié est bien mort; l'un d'eux transperce son flanc avec sa lance, souvenir du rocher dont Moïse, au désert, avait fait jaillir l'eau. Du flanc de Jésus coulent du sang et de l'eau. Le sang symbolise l'amour et l'eau le Saint-Esprit. Du corps de Jésus, vrai Temple, jaillit la source de l'Esprit, à laquelle nous pouvons boire pour étancher notre soif de vie éternelle, comme la Samaritaine. Il est aussi la septième jarre, d'où coule le sang de l'amour divin, le vin du salut. Par la mort de Jésus l'esprit de Dieu se répand sur le monde tout entier. Mais le cœur transpercé est aussi l’image de l’homme véritable : seul celui qui ouvre son cœur à Dieu réalise l’image que Dieu s’est faite de lui. C’est dans le cœur humain que Dieu  devient manifeste. Nous devons contempler ce flanc transpercé, que nous voyons l'amour de Dieu et le salut dans la blessure de Jésus.

·         Le Saint-Esprit qui émane du cœur de Jésus suscite en nous compassion et miséricorde et nous incite à la prière. Zacharie dit que le jour vient où « une eau court vers la maison de David [...] lavant les fautes et le sang impur» (Za 13,1). Cette eau qui court, c'est le cœur de Jésus ; il nous purifie de tout ce qui trouble et masque l'image originelle inaltérée que Dieu se fait de l'homme. La crucifixion accomplit en outre l'acte déjà figuré par l'épisode des marchands chassés du Temple : « Plus de trafiquants dans la Maison de Yahvé des Milliers, ce jour-là» (Za 14,21). L'esprit de Jésus remplit notre demeure intérieure, la sanctifie, lui donne accomplissement et santé.


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Modifié le  14-02-2012.